« Impulscience est un programme crucial pour la recherche française » Echange avec la Professeure Emmanuelle Charpentier, marraine du programme Impulscience®, microbiologiste, généticienne, biochimiste et Prix Nobel de chimie 2020.
Lancé en 2022 par la Fondation Bettencourt Schueller, le programme Impulscience® distingue chaque année sept scientifiques d’exception, leur allouant une importante dotation durant cinq ans pour leur permettre de donner un nouvel élan à leur recherche. Le point avec Emmanuelle Charpentier sur le rôle clé de ce dispositif, et les témoignages de trois chercheurs qui en bénéficient déjà.
Vous êtes marraine du programme Impulscience® depuis sa naissance. Pouvez-vous nous dire ce qui a suscité votre intérêt ?
Je suis très attachée à ce programme, car je pense qu’il répond de façon très juste aux besoins de nos chercheurs. En fait, c’est exactement le type de financement qui, en 2008, m’aurait permis de revenir en France ! Après plusieurs postdoctorats aux États-Unis, j’ai obtenu en 2002 un poste de cheffe de groupe à l’université de Vienne. Cela m’a permis de diriger des postdocs, de manager une équipe et de gérer mes financements, mais ce contrat était renouvelable tous les deux ans, et je devais partager mon temps entre recherche et enseignement. En 2008, j’ai eu la chance de bénéficier d’un programme du type Impulscience, proposé par l’université d’Umea en Suède. Grâce à lui, j’ai dirigé une équipe de recherche, cette fois avec un contrat de cinq ans et une totale liberté. Ce soutien a été ma chance. Sans lui, je serai peut-être restée dans mon laboratoire en Autriche ; ou alors j’aurais quitté la science et abandonné les recherches qui m’ont amenée à la découverte du système CRISP-Cas9. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté d’être la marraine de ce programme et je m’identifie beaucoup aux chercheurs qui en bénéficient. Ce type de dispositif est crucial pour la recherche française.
Caractéristique importante d’Impulscience, ce programme vient soutenir des chercheurs à des moments clés de leur carrière…
Ce programme est dédié à des chercheurs qui ont déjà de l’expérience, publient dans les meilleures revues et sont, pour certains, sur de très bonnes lancées, portés par des sujets prometteurs. C’est à ce moment précis qu’un chercheur a besoin d’un coup de pouce pour faire la différence, entrer de plain-pied dans la compétition internationale. Or, beaucoup se retrouvent pris par des recherches de financement pour assurer le développement de leur laboratoire. Le programme offre une dotation importante et sur la durée (ndlr : 2,3 millions sur cinq ans), ce qui leur permet de s’impliquer totalement dans leur projet. C’est un soutien rare qui donne du temps et de la liberté, encourageant ainsi des idées plus audacieuses. La recherche passe par la prise de risque et le défi est plus facile à relever si l’on a la possibilité d’être concentré sur son sujet, la liberté de ne penser qu’à cela, le tout avec un financement qui permet de disposer d’une équipe sur le temps long. Ces critères réunis montrent qu’Impulscience est un écosystème unique. Il accompagne les chercheurs sur le chemin de la découverte, sans compter la visibilité et le prestige de la Fondation.
Vous constatez des évolutions dans la façon de penser la recherche, notamment en termes de multidisciplinarité…
C'est un aspect désormais essentiel. Les dernières grandes avancées réalisées dans le milieu biomédical sont toutes liées à l’agrégation de différentes expertises qui travaillent et communiquent sur un même sujet. Cette façon de penser un écosystème à part entière était jusqu’à présent très développée aux États-Unis, mais moins en Europe, et je suis très heureuse de voir que les choses évoluent. Des pôles qui réunissent recherche fondamentale, biotechs et industrie pharmaceutique se mettent en place. Il s’agit encore de petites structures, mais la dynamique est là. Je pense que les chercheurs français et européens sont aujourd’hui très ouverts à cette multidisciplinarité et en perçoivent les bénéfices directs.
Témoignages
J’ai pu m’ouvrir à un nouveau champ de recherche, très prometteur.
Anna Beyelerlauréate Impulscience 2023, directrice de recherche à l'Inserm, et cheffe de l’équipe « Circuits neuronaux de l’anxiété » au Neurocentre Magendie à Bordeaux.
« Mon équipe s'intéresse aux troubles de l'anxiété. Nous étudions les circuits de neurones qui contrôlent l'anxiété et la façon dont ils sont dérégulés dans des situations pathologiques, le tout dans des modèles précliniques chez la souris et chez l'humain. J’ai débuté le programme Impulscience en 2024 et celui-ci a transformé ma façon de faire et penser la recherche. J’ai davantage de temps pour écrire, discuter avec les membres de mon équipe, échanger avec des médecins et aller à des conférences, ce qui est crucial pour le développement de notre recherche. J’ai recruté des postdoctorants brillants venus d’Allemagne, d’Australie et des Pays-Bas, et j’ai eu les moyens de prolonger les contrats des plus anciens. Cette conservation des compétences a été essentielle pour développer une nouvelle piste de recherche, l'étude de l'impact bénéfique anxiolytique des psychédéliques. Certains patients présentent un bénéfice thérapeutique grâce à ces traitements prescrits dans certains pays pour des troubles de la dépression et de l'anxiété, sans que l’on ait encore pu identifier les mécanismes sous-jacents. Grâce à Impulscience, je finance la recherche d’une postdoctorante qui travaille sur le sujet avec une doctorante ayant une bourse ministérielle et nous avons obtenu des résultats très prometteurs, déjà présentés lors de conférences. C'est un sujet très novateur et fédérateur, avec la création d’un réseau européen dont je fais partie (action COST European Cooperation in Science and Technology). Passionnant en termes scientifiques, il entre aussi en résonance avec une question majeure de santé publique. Près de 30% des personnes qui souffrent de troubles anxieux sont résistants à toutes les thérapies proposées dans la pratique clinique actuelle. »
En savoir plus sur le sujet de recherche d'Anna BeyelerCe financement m’a permis de réunir des compétences variées au sein de mon équipe : un ingénieur, un chercheur ancien ingénieur en matériaux, un radio-pharmacien, un biochimiste… Cette diversité est inestimable.
Maxime Gaubertilauréat Impulscience 2024, directeur adjoint de l’équipe « tPA de troubles neurovasculaires » dans l’unité Physiopathologie et imagerie des troubles neurologiques (PhIND) au GIP Cyceron à Caen.
« Les maladies provoquent souvent des perturbations dans notre système immunitaire, qui témoignent du bon fonctionnement du dispositif d’alerte de notre organisme. Mais les méthodes actuelles d’imagerie ne sont pas toujours capables de reconnaître ces perturbations qui peuvent être légères, faute de sensibilité suffisamment fine. Pour répondre à ce besoin, nous développons une technique d’imagerie inédite, qui permet d’observer cette manifestation de l’activité du système immunitaire via la conception de particules capables de circuler dans nos vaisseaux sanguins. Celles-ci sont en outre des agents de contraste, visibles sur certaines images médicales. Notre propos est d’affiner cette méthode et de la transposer à d’autres imageries médicales pour visualiser la réponse immunitaire dans tous les organes. Il s’agirait alors d’une avancée considérable pour établir un diagnostic précoce, suivre l’évolution d’une maladie et l’efficacité d’un traitement. Pour avancer dans cette recherche, l’apport d’Impulscience a été déterminant. Je dispose d’un temps précieux pour me concentrer sur mon projet et ce financement m’a permis de réunir des compétences variées au sein de mon équipe : un ingénieur, un chercheur ancien ingénieur en matériaux, un radio-pharmacien, un biochimiste… Cette diversité est inestimable. Elle me permet de faire avancer le projet tel qu'il est, mais aussi de fédérer d’autres chercheurs qui jouent un rôle de catalyseur pour tester d’autres pistes, aller dans des directions inédites. »
En savoir plus sur le sujet de recherche de Maxime GaubertiGrâce à lmpulscience, notre équipe renforcée va proposer une recherche inédite.
Sophie Pololauréate Impulscience 2025, directrice de recherche à l’Inserm, cheffe de l’équipe « Intégrité de l’épigénome » au Centre Epigénétique et Destin Cellulaire de l’Université Paris Cité, Paris.
« Avec mon équipe, je m’intéresse à la façon dont nos cellules répondent à la présence de dommages dans leur ADN et à l'impact que ces dommages peuvent avoir sur ce qu'on appelle l'épigénome – le chef d'orchestre de l'expression de nos gènes. Pour cela, nous développons un projet avec, pour sujet d’étude, le chromosome X. Les hommes n’en ont qu’un seul. Les femmes en possèdent deux, mais l’une des deux copies est inactive dans leurs cellules, résultat d’un processus essentiel survenant au cours du développement embryonnaire et qui présente un réel impact en termes de santé humaine. Ce bagage génétique, différent entre les hommes et les femmes, conditionne en effet des susceptibilités aux maladies ; notamment des maladies auto-immunes et certains cancers. De plus, il peut, vraisemblablement, contribuer à des réponses différentes aux traitements. Notre recherche apportera de nouvelles connaissances sur les mécanismes de mise en place et de maintien de l’inactivation du chromosome X, en réponse à des dommages dans l’ADN. Grâce à lmpulscience, notre équipe renforcée va, plus largement, proposer une recherche inédite, qui intègre la notion de sexe dans une approche de santé. »
En savoir plus sur le sujet de recherche de Sophie Polo