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Secourir les personnes sans abri pendant le confinement : une situation inédite

 

Comment les associations d’aides aux personnes sans domicile fixe s’organisent pendant le confinement pour pouvoir continuer à assurer leur mission.

 

Le 14 mars 2020, quand le Président de la République annonce le confinement qui, à partir du 17, interdit à la population de sortir de chez elle, il ne mentionne pas les personnes qui, faute de « domicile fixe », n’ont pas de « chez soi ». Les associations d’aide aux personnes en situation d’exclusion, elles aussi, sont prises de court. D’autant que la Direction régionale et interdépartementale de l'hébergement et du logement leur impose de continuer leur activité sans donner de directives ni fournir le matériel de protection nécessaire, masques ou gel hydro-alcoolique. « La première semaine a été un cauchemar, avoue Antoine de Tilly, le directeur général de la Maison de l’amitié, à La Défense. Tout le monde avait peur : les permanents, les bénévoles, et les personnes en situation de grande précarité. Nous ne savions plus très bien où aller, ni combien de temps tout ça aller durer. »

 

Il était donc nécessaire pour les associations de se réinventer : faire un constat des besoins liés à cette situation inédite pour trouver des solutions de fortune. La première semaine, il s’est avéré que le besoin de nourriture, d’hygiène et d’information était énorme pour les personnes précaires. Les toilettes et les fontaines publiques étant fermées, elles n’avaient plus accès à l’eau et faisaient leurs besoins dans la rue. Les maraudes et les aides des diocèses étaient suspendues, les points de distribution alimentaires et de tickets-repas, tout comme les cafés et les restaurants étaient fermés, ce qui rendait l’accès à la nourriture problématique. « En plus, les passants susceptibles de donner une pièce, un sandwich, une salade ou une bière étaient devenus rares. Nous recevions des appels de personnes qui n’avaient pas mangé depuis trois ou quatre jours, alors qu’en temps normal, il n’y a plus de problème de nourriture à Paris », dit Thierry des Lauriers, directeur général de l’association Aux captifs, la libération.

 

Ils ont entendu parler des gestes barrières sans en avoir l’information complète. De toutes façons, ils n’étaient pas en mesure de les appliquer. 

Lucie de Clerck, directrice des opérations de la plateforme Entourage

 

 

Les banques postales étant également fermées, ceux qui avaient un compte ne pouvaient plus retirer les 10 euros nécessaires pour acheter leur bière. Les personnes dépendantes de l’alcool étaient au plus mal. Et aux problèmes de nourriture et d’hygiène s’est ajouté l’accès à l’information : « Les personnes en exclusion entendaient parler du coronavirus sans savoir au juste ce que c’était », raconte Lucie de Clerck, directrice des opérations de la plateforme Entourage qui facilite le lien entre les habitants et les personnes sans domicile fixe. « Ils ont entendu parler des gestes barrières sans en avoir l’information complète. De toutes façons, ils n’étaient pas en mesure de les appliquer. Ils avaient besoin de comprendre. La crise sanitaire leur a causé beaucoup de stress. »

 

Qu’ils soient logés dans des centres d’accueil, des hôtels sociaux, « au black », dans des squats ou à la rue, le confinement a déstructuré la vie de tous ces exclus. Ceux qui dorment dans la rue étaient le plus touchés. Le vol des sacs de couchage ou sacs à dos a augmenté et la fermeture des vestiaires les empêchait de se changer. Ils n’avaient plus d’endroits où charger la batterie de leur téléphone portable puisque les centres d’accueil de jour et les commerces où ils avaient leurs habitudes avaient aussi fermé leurs portes. Chaque association, en fonction de son site, de sa spécificité, du nombre des personnes accueillies, et du nombre de ses salariés, a établi un plan d’action pour agir au mieux en attendant un dispositif national. Il fallait compter les troupes, désorganisées par le triple impact du confinement : nécessité de se passer de certains intervenants âgés, bénévoles ou salariés, pour mieux les protéger, mise au point de modalités d’action sécurisées pour les autres, accueil et insertion de volontaires spontanés.

 

La Maison de l’amitié, bien connue des personnes sans abri de La Défense, fait partie des associations qui ont pris une solution radicale : « Nous avons fermé notre local sur le parvis de la Défense pendant une semaine, le temps de nous organiser, de récupérer le matériel de sécurité nécessaire et d’établir avec les salariés et les bénévoles un nouveau plan de continuité de l’activité, explique Antoine de Tilly. Il fallait trouver le meilleur moyen pour s’installer dans le long terme. Et surtout se procurer du gel hydro-alcoolique et des masques qui étaient une denrée rare les premières semaines ». Penser au long terme était primordial pour toutes les associations. Elles savent que les personnes précaires sont perturbées par les ruptures. « Ne pas savoir si notre centre sera ouvert demain ou si la nourriture sera disponible leur cause un grand stress. Il fallait ouvrir des jours précis. Fermer des jours précis, pour qu’ils puissent venir nous voir aux horaires prévus. » Il fallait donc mettre en place une nouvelle organisation pour travailler sur place ou télé-travailler. Décider le remboursement des frais téléphoniques, s’abonner à des plateformes de visio-conférences pour les réunions de travail et pour garder le lien avec les bénévoles qui ne pouvaient plus venir.

 

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    Deux travailleuses sociales lors d'une tournée-rue avec l'association "Aux Captifs, la libération" le vendredi 24 avril 2020 à Paris. © Stéphane Lagoutte / MYOP pour la Fondation Bettencourt Schueller.

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    Deux travailleuses sociales lors d'une tournée-rue avec l'association "Aux Captifs, la libération" le vendredi 24 avril 2020 à Paris. © Stéphane Lagoutte / MYOP pour la Fondation Bettencourt Schueller.

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    Deux travailleuses sociales lors d'une tournée-rue avec l'association "Aux Captifs, la libération" le vendredi 24 avril 2020 à Paris. © Stéphane Lagoutte / MYOP pour la Fondation Bettencourt Schueller.

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    Deux travailleuses sociales lors d'une tournée-rue avec l'association "Aux Captifs, la libération" le vendredi 24 avril 2020 à Paris. © Stéphane Lagoutte / MYOP pour la Fondation Bettencourt Schueller.

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    Deux travailleuses sociales lors d'une tournée-rue avec l'association "Aux Captifs, la libération" le vendredi 24 avril 2020 à Paris. © Stéphane Lagoutte / MYOP pour la Fondation Bettencourt Schueller.

A la Maison de l’amitié, seules quatre des 15 personnes assurent désormais la permanence. Le local a été reconfiguré pour respecter les règles de distanciation : marquage au sol, limitation de l’accès à l’intérieur. Les personnes sans domicile fixe se présentent désormais un par un devant la porte d’entrée pour la distribution du café, des colis alimentaires ou pour avoir un renseignement.

 

« On a vite décidé de maintenir l’accès aux sanitaires et aux douches les lundi, mercredi et vendredi, précise Antoine de Tilly. On a fait appel à une nouvelle société de nettoyage pour désinfecter les douches et les salles d’accueil d’une manière plus systématique et beaucoup plus forte. Nous avons également acheté des serviettes jetables pour plus d’hygiène. Les maraudes ont été fixées les mardis et jeudis sur le parvis de La Défense pour la distribution des tickets repas, des colis alimentaires et des bouteilles d’eau. De plus, nous avons également décidé d’ouvrir un point d’écoute et d’orientation pour les personnes qui venaient nous voir pour les renseigner sur les places d’hébergement qui se libéraient, et un nouveau service alimentaire près de chez eux. Nous avons évidemment gardé le lien avec toutes les personnes avec qui nous étions en contact pour continuer le travail de suivi social comme les demandes d’hébergement et de papiers d’identité. On les recevait un par un pour un court moment. Mais nous n’étions plus capables d’accepter de nouvelles personnes, faute de pouvoir les rencontrer individuellement plus longuement, ce qui est désormais impossible. »

 

Toutes les associations ont dû également trouver des solutions au nouveau casse-tête créé par l’obligation de fournir des attestations de dérogation. « Aussi incroyable que cela puisse paraître, plusieurs personnes se sont fait verbaliser en venant à l’association, révèle Antoine de Tilly, parce qu’elles n’avaient pas ces attestations. On a dû en établir des spécifiques, tamponnées par nous, qui autorisaient les personnes sans-abri à venir nous voir. » Une autre solution a été imaginée par Entourage, comme l’explique Lucie de Clerck : « Nous avons utilisé notre plateforme pour trouver des bénévoles dans chaque quartier capable d’imprimer les attestations et de les déposer dans la boite aux lettres des hôtels sociaux. Ensuite, on expliquait aux personnes par téléphone comment les remplir, parce que peu comprenait le jargon administratif. »

 

 

Beaucoup ne se sentaient pas concernés par ce virus. Il nous a fallu leur expliquer pourquoi le confinement a été décrété.

Thierry Des Lauriers, directeur général de l'association Aux captifs, la libération

 

 

Toutes les associations ajustaient leur activité semaine après semaine, en fonction des nouvelles consignes et du nombre de bénévoles. « On espère toujours élargir les horaires d’ouverture de la Maison de l’amitié », dit Antoine de Tilly, « mais on manque de personnel. Nous ne pouvons pas accueillir 50 bénévoles sans formation. Il faut connaitre le fonctionnement de notre association et avoir déjà travaillé avec des personnes en grande précarité. Et on ne peut pas, du jour au lendemain, former les gens. D’autant plus que les conditions d’accueil aujourd’hui sont difficiles. Les accueillis sont déprimés. Et quand on n’a pas de solutions à leur apporter, ça nous affecte aussi. Il faut redonner une perspective et du moral pour que tout le monde puisse tenir. » Thierry des Lauriers relève quant à lui un autre problème lié aux personnes en grande précarité : « ils ont une distanciation très nette entre leur corps et leur esprit. Beaucoup ne se sentaient pas concernés par ce virus. Il nous a fallu leur expliquer pourquoi le confinement a été décrété. Pourquoi il est important de se protéger. Ils ont une autre perception de la vie. Une relation à la mort très différente. Comme ils vivent en danger permanent et qu’ils tombent très régulièrement malade, ils sont très fragiles. C’est un élément de plus à prendre en compte dans le discernement de ce qui est bon pour eux à un moment donné. »

 

Vient ensuite la question de la solitude. Ceux qui ne sont pas constamment dans la rue sont confinés dans de minuscules chambres, souvent insalubres. C’est pour qu’ils se sentent moins seuls qu’Entourage a créé le programme « Les bonnes ondes ». « Il s’agit de mettre en relation un groupe de quartier au niveau de précarité et d’isolement différents pour qu’ils s’appellent régulièrement afin de se soutenir et de maintenir le lien, explique Lucie de Clerck qui fait elle-même fait partie du groupe du 17ème arrondissement de Paris. Nous avons les mêmes repères par rapport au quartier et en arrière-plan, l’idée qu’on ira boire un café à la sortie du confinement… » Les associations pratiquent aussi l’entraide. Entourage travaille avec Soliguide-solinum qui a un annuaire des structures d’accueil mis à jour régulièrement. La Fondation de l’abbé Pierre a fait profiter aux Captifs, la libération de 10 000 euros de tickets service. La Maison de l’amitié a mutualisé ses compétences avec d’autres réseaux de solidarité. Tout le monde s’échange les informations de leur autorité de tutelle pour savoir comment faire au mieux.

 

Le Gouvernement a fini par mettre en place un dispositif pour secourir les personnes sans-abri. 65 millions d’euros ont été distribués pour l’achat de produits d’alimentation et d’hygiène. L’Etat paye aussi de nouvelles chambres d’hôtels pour accueillir les plus démunis et 86 sites ont été ouverts pour des personnes sans domicile fixe malades du Covid-19 ne relevant pas d’une hospitalisation. La plupart des associations, tout en saluant ce dispositif, le trouvent insuffisant. Certaines personnes se sont retrouvées à la rue parce qu’ils avaient un loyer qu’ils payaient en faisant la manche. Il faut donc leur trouver un logement. Mais, si des portes se ferment, il y a aussi de très bonnes volontés. « Il y a eu un énorme élan de solidarité, reconnaît Lucie de Clerck. Nous avons eu beaucoup de dons, alors que les gens sont inquiets pour leur propre travail et leurs finances. » La question est de savoir si ce mouvement d’entraide perdurera ou si on ne va pas se « reconfiner » dans les mauvaises habitudes quand la crise sera passée.

 

En 2019, la Fondation Bettencourt Schueller a accordé 11 millions d’euros pour soutenir les associations de solidarité engagées pour le bien commun, pour les aider à se structurer. L’autonomie de la personne qui passe par la confiance en soi, l’éducation, la santé et l’accès à des ressources font partie de ses priorités.

Pour toutes les images : © Stéphane Lagoutte / MYOP pour la Fondation Bettencourt Schueller.