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La place des sciences dans les questions de société

Directeur de recherche CNRS à l’Institut de microbiologie de la Méditerranée à Marseille et lauréat en 2011 du Prix Coups d’élan pour la recherche française de la Fondation Bettencourt Schueller, Tâm Mignot est porté par une conviction forte. La science doit, plus que jamais, jouer un rôle clé dans notre société en apportant au grand public une expertise qui lui permettra de porter un jugement éclairé sur une situation. C’est dans cet esprit que le chercheur a lancé, en plein confinement, l’opération « Diffusons la science, pas le virus ». Une manière d’informer la population de façon simple et transparente. La volonté aussi de faire rempart contre la vague de désinformation qu’a connue le pays durant la pandémie.  

Vous avez lancé, au printemps dernier, l’opération « Diffusons la science, pas le virus ». Quelle est la genèse de ce projet ?

Tout cela est parti d’un constat : la sidération de la France entière à l’annonce du confinement, ce fameux soir du 16 mars 2020. La population est restée abasourdie devant le basculement très rapide de la situation. Nous avons été spectateurs de la pandémie en Chine, puis en Italie, sans comprendre que nous allions vivre la même situation. Et pourtant, des descripteurs épidémiologiques indiquaient clairement que tous les pays allaient être concernés mais les Etats ont attendu que la vague les frappe de plein fouet avant de réagir. Par manque d’anticipation, parce qu’il est aussi très difficile de prendre des mesures contraignantes quand une population n’est pas prête à cela. Seul un public averti -ouvert à une approche rationnelle et scientifique- peut accepter des décisions anticipatrices, qui se révèlent pourtant indispensables.

 

C’est pour offrir cette approche que l’opération a été conçue ?

La compréhension factuelle d’une situation permet de juger une information, elle constitue surtout un rempart contre la désinformation. Nous avons observé durant cette période l’émergence d’informations approximatives, non étayées, qui ont suscité des peurs ou des espoirs irrationnels. Dans une situation où nous avons tous envie de bonnes nouvelles, on accepte sans beaucoup de recul les informations positives. On les attend, on les encourage. Notre ambition a été d’informer le public de la plus façon la plus scientifique possible, pour lui donner les moyens de porter un jugement éclairé sur le traitement de la situation.

 

Comment le projet s’est-il construit ?

J’ai commencé par informer mes proches en restituant les conclusions de mes propres lectures. En voyant l’intérêt généré, j’ai parlé de cette initiative à Yann Vacher, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Corse et spécialiste des biais cognitifs associés à la communication. Nous avions collaboré à plusieurs reprises pour rendre plus accessibles certains contenus. Je lui ai transmis mes premiers textes qui l’ont intéressé, il m’a proposé de faire travailler des étudiants en microbiologie sur le traitement de ces informations. Nous avons alors formé de petits groupes de travail, avec l’objectif de produire 24 vidéos de 3 minutes sur les différents thèmes liés à la Covid. Vidéos dont la diffusion a été assurée par le CNRS, via ses réseaux sociaux.

 

Quels groupes de travail et autour de quels thèmes ?

Nous avons retenu quatre grands domaines. 1/ Les aspects de virologie moléculaire. 2/ Les questions épidémiologiques (propagation de la maladie, traitement des données). 3/ Les traitements antiviraux et futurs vaccins. 4/ Les problèmes du quotidien (précautions à prendre à la maison, etc.). Nous avons demandé à plusieurs directeurs de recherche d’encadrer les groupes d’étudiants doctorants et post-doctorants. Les vidéos produites étaient envoyées à Yann Vacher pour valider leur lisibilité, puis soumises à un relecteur externe, spécialiste du domaine traité. Les textes des capsules sont aujourd’hui encore sur le site, avec le détail des sources scientifiques et des validations.

 

Comment ont-elles été reçues par le public ?

Le nombre total de vues est d’environ 100 000 pour 24 capsules vidéo, ce qui est un résultat satisfaisant. Nous avons reçu beaucoup de commentaires positifs mais quelques sujets polémiques ont généré des déferlements de passion. Et nous avons pu constater, à travers les commentaires, une certaine méfiance -voire défiance- envers la parole des chercheurs, parfois décrédibilisée par les controverses. Il est très compliqué de rendre les confrontations constructives ; ce projet participe de cette ambition mais elle le dépasse largement. La vraie question est, à mes yeux, celle d’une éducation globale à la pensée scientifique, critique et politique, qui permettrait à chacun de prendre le recul nécessaire dans ces situations complexes.

 

Votre initiative vient répondre à une question plus générale, celle de la relation de notre société à la science. Quel regard portez-vous sur ce sujet ?

Cette crise montre que la science a beaucoup à apporter à la société, du point de vue des solutions et de l’information. Mais cela pose d’abord une question de visibilité. Il me semble nécessaire que les scientifiques les plus compétents dans un domaine soient identifiés par les grands médias, et sollicités. Durant la pandémie, on a beaucoup vu les personnels hospitaliers qui sont de parfaits interlocuteurs pour parler de médecine. En revanche, d’autres sont davantage fondés à évoquer les questions d’épidémiologie ou de virologie moléculaire. Le CNRS et l’Inserm disposent de chercheurs parfaitement compétents pour cela.

 

Avec cette opération, vous participez d’une certaine façon à ce travail de démocratisation. Allez-vous le poursuivre ?

Chaque vidéo exigeait une semaine de travail, pas moins de 8 heures pour leur montage et donc, l’engagement total de l’équipe. L’expérience ne peut être pérenne. Nous pensons tout de même à quelques nouvelles capsules, dans le cadre de la résurgence de l’épidémie. Nous réfléchissons également à une production de contenus autour de notre spécialité, la microbiologie, en partenariat avec des enseignants qui nous ont approchés. Notre désir de poursuivre cette aventure tient également au bilan humain que nous en avons tiré. Tout cela a créé, en plein confinement, une dynamique très positive dans notre groupe ; nous avons eu le sentiment de nous mettre au service d’un public plus large. D’être utile, et solidaire.

 

Comment avez-vous connu la Fondation et de quelle façon a-t-elle participé à la diffusion de l’opération ?

J’ai eu la chance d’être lauréat du Prix Bettencourt Coups d’élan pour la recherche française en 2011 et cette récompense a donné un coup d’accélérateur à mon équipe de recherche. J’ai pu installer mon laboratoire dans des locaux décents, participer à l’achat d’un microscope et recruter un chercheur, pour un an, sur un sujet clé de ma démarche. Par ailleurs, la Fondation conserve un contact précieux avec ses lauréats. Elle reste à leur écoute, prête à agir. Elle a pris connaissance de l’opération et a participé à la promouvoir auprès du grand public, grâce à des publications dans différents journaux.

 

Cette expérience semble avoir renforcé votre conviction. Selon vous, l’avenir de la science, et celui de la société, passe par cette démocratisation ?

La science doit être connectée à la société avec un objectif. Aider à vivre mieux, grâce à ses applications (médicales notamment) mais aussi à la transmission du savoir. Cette question est fondamentale pour aborder les grandes crises que nous rencontrons, l’actuelle pandémie ou le problème climatique. C’est aux scientifiques d’amorcer le dialogue, notamment vers les jeunes générations très exposées aux informations assénées, la méthode de tous les populismes. La tâche est d’autant plus difficile que les chercheurs ne sont pas préparés à ce type de communication, même s’ils échangent régulièrement avec leurs pairs. Le défi des scientifiques est désormais de sortir de l’entre-soi de leur communauté pour prendre leur place -et leur responsabilité- dans les grandes questions qui agitent la société.