Créée en 2020 par quatre jeunes, dont trois concernés par un trouble psychique, l’association La Maison Perchée accompagne de jeunes adultes qui vivent avec un trouble psychique, en misant sur la force de la communauté et la pair- aidance. Avec Caroline Matte, le détail de cette approche, largement soutenue par la Fondation…

Moment de vie à La Maison Perchée © Edouard Elias
Conférence organisée par La Maison Perchée © Edouard Elias

En France, on estime qu’une personne sur cinq sera concernée par un trouble psychique au cours de sa vie et les jeunes semblent de plus en plus touchés. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Les récentes études attestent en effet de signaux aggravants chez les jeunes, notamment depuis la pandémie, avec des taux de suicide qui augmentent chez les 18-25 ans. Aujourd'hui, on considère qu’entre 20 et 30 % des jeunes adultes présentent des symptômes de détresse psychique. Par ailleurs, on remarque que l’univers de la psychiatrie demeure très médicalisé, largement orienté autour d’un parcours de soins à l'hôpital. Or, c’est souvent entre 18 et 25 ans que surgissent les premiers symptômes. Les jeunes doivent alors affronter de premières hospitalisations, vécues comme de vraies ruptures dans un parcours de vie. Celles-ci provoquent un isolement difficile, à un âge où l’on est censé au contraire s’intégrer dans  le monde des études ou du travail, avec une vie sociale et affective en plein développement. Ces hospitalisations se révèlent souvent traumatisantes et, lorsque le jeune sort de l'hôpital, il dispose de très peu d'informations sur son trouble. Les médecins posent un diagnostic, mais il faut qu’il réussisse à le comprendre, et à vivre avec. Et ça, ce n'est pas écrit sur l'ordonnance.

L’association La Maison Perchée a été créée en 2020 pour répondre justement aux besoins de ces jeunes. Comment l’avez-vous pensée et quelles sont ses missions ?

J’ai co-créé cette association avec Maxime, Lucille et Victoria qui avaient connu des troubles psychiques et s’étaient eux-mêmes retrouvés seuls à la sortie de l'hôpital. Face à cette situation, nous avons eu envie de créer une communauté de rencontres et d'entraide. Pour accompagner cette post-hospitalisation dans une transition douce et bénéfique, l’association met en lien des jeunes de 18 à 40 ans qui ont dû faire face à un diagnostic de bipolarité, de schizophrénie ou de troubles borderline et qui ressentent le besoin de parler à des gens traversant, ou ayant traversé, la même expérience. Un lieu où l’on puisse se donner des conseils, se réconforter et se redonner espoir. Cette démarche est fondée sur le concept de la pair-aidance – l'entraide entre des personnes qui ont un vécu similaire. Elle apporte de vrais bénéfices, complémentaires à ceux de la médecine. Parallèlement à cet accompagnement, l’association se fixe aussi pour mission de changer le regard de la société sur la santé mentale, et contribuer à l'évolution des pratiques en psychiatrie.

Tout a commencé par la création d’une plateforme digitale. Comment a-t-elle été créée et comment fonctionne-t-elle ? 

L’association est née durant la pandémie via une plateforme digitale, puisque les rencontres physiques étaient impossibles. Peu à peu, des groupes de parole se sont créés entre les jeunes concernés, modérés par des personnes avec plus d'expérience, des pairs aidants. La Maison Perchée fonctionne ainsi :  lorsque certains de nos membres sont stabilisés et ont envie d’aider à leur tour, l’association leur propose une formation à la pair-aidance durant quatre mois, à raison de 30 candidats à chacune de nos deux sessions par an. Il ne s’agit pas d’une formation certifiante, mais d’une initiation pensée comme un tremplin dans un parcours du rétablissement. Une façon pour eux de se remobiliser à travers le fait de prendre des responsabilités, et d'être utile au reste de la communauté. 

Combien de jeunes accompagnez-vous et que proposez-vous concrètement ? 

L’association compte aujourd’hui 150 pair-aidants actifs pour 500 jeunes accompagnés. Via notre plateforme, nous proposons un programme baptisé Canopée qui se déploie autour de trois enjeux : réduire l'isolement social, améliorer les connaissances autour de la santé mentale et remobiliser à travers l'engagement associatif. Concrètement, nous proposons des ateliers d'écriture, des activités artistiques, du théâtre, du chant, de la danse, mais aussi des groupes de parole où l’on aborde des sujets comme la sexualité avec un trouble psy, le sommeil,  l'alimentation… qui permettent de mieux vivre au quotidien. Nous proposons en tout plus de 50 activités par mois. 

  • © Edouard Elias
  • Edouard Elias
  • Edouard Elias
  • Edouard Elias
  • Edouard Elias
  • Edouard Elias

Pour aller plus loin, vous avez choisi d’inaugurer en 2023 une première Maison à Paris. Pouvez-vous nous la présenter ?

Cette maison, située avenue de la République de Paris, réunit différentes activités. On y retrouve un espace café, ouvert le matin et le samedi toute la journée, pour accueillir les gens de passage et les proches de ces jeunes qui ressentent le besoin aussi d’être formés et informés. Ce lieu est également dédié à nos expositions, événements et débats autour de la santé mentale pensés pour le grand public, le tout pouvant réunir jusqu’à 100 personnes par jour (et 5 000 par an).

Enfin, l’espace est réservé aux membres du programme pour nos activités tous les après-midi de la semaine, dans une ambiance plus intime et respectueuse d’une certaine confidentialité. Les jeunes suivent cet accompagnement durant un an, avec l’idée qu’il faut ensuite laisser sa place. Néanmoins, une seconde année est toujours envisageable, selon les situations, et nous avons également développé un système d’alumni, afin qu’ils puissent garder un lien avec la communauté La Maison Perchée

Par ailleurs, vous menez des actions de plaidoyer pour participer à une déstigmatisation des troubles psychiques. Comment agissez-vous concrètement ?

Nous avons créé un podcast destiné à tous les publics (les jeunes qui présentent un trouble psychique, mais aussi les proches, les professionnels de santé). Baptisé La Perche, il réunit des groupes de parole par thèmes, par exemple le trouble borderline, avec des personnes concernées, des psychiatres et des aidants qui expliquent ce que cela signifie au quotidien. Le dernier en date avait pour thème l’addiction et nous avons fait échanger des médecins et des personnes concernées par ce trouble. Là encore, les retours sont très positifs ; nous en sommes à la troisième saison, et plus de 200 000 écoutes. Par ailleurs, nous produisons également de nombreux contenus : des documentaires, ainsi que des brochures accessibles en ligne et largement diffusées, qui permettent de trouver des informations sur ces troubles  et de s'orienter. Enfin, notre café, ouvert en pleine ville, est aussi un vecteur puissant de déstigmatisation.

La Fondation vous accompagne depuis 2025 et jusqu’à 2027. Quel parti tirez-vous de ce soutien et quels sont vos projets de développement pour les deux années à venir ?

La Fondation Bettencourt Schueller nous avait déjà accompagnés ponctuellement ces dernières années, autour de missions de structuration et d’organisation. Ce nouveau soutien va tout d’abord nous permettre de poursuivre notre développement. Nous sommes pour le moment 12 salariés et 150 bénévoles, l’objectif est de croître pour accueillir davantage de jeunes, en proposant des programmes pensés de façon plus personnalisés. Mais l’objectif principal est d’entrer dans une démarche d’essaimage de notre projet avec l’ouverture de quatre nouvelles maisons à travers la France, sous forme de franchise sociale et durant les trois prochaines années. Par ailleurs, nous allons aussi profiter de l’accompagnement de la Fondation au sens large : les échanges toujours très éclairants avec les équipes, une mise en réseau précieuse… La Fondation a cette grande qualité de s’intéresser réellement  aux associations qu’elle soutient, leur faisant bénéficier de son expertise qui constitue un vrai levier de croissance, et d'amélioration.