Les 30 et 31 mars dernier, ce colloque a réuni près de soixante-dix chercheurs, lauréats de la Fondation. Au cœur de la forêt de Chantilly, deux jours de conférences, de débats et d’échanges informels pour se retrouver et réfléchir ensemble aux sujets clé qui animent, et font avancer, la communauté scientifique. 

La Fondation a réuni quelque soixante-dix chercheurs, tous lauréats de l’un de ses prix ou programmes, pour la troisième édition de son colloque scientifique lancé voilà quatre ans. « Engagée depuis 1987 en faveur des sciences de la vie, la Fondation réunit désormais une large communauté de chercheurs qui partagent les mêmes valeurs, et le même engagement, explique Céline Poucin, directrice du mécénat scientifique de la Fondation. Face à ce constat, nous avons décidé de favoriser les échanges à travers un événement qui permette de prendre du recul sur le quotidien, nourrir une réflexion collective et encourager les partages d’expérience. » 

Les deux premiers colloques, en 2022 et 2024, ont largement répondu à ces attentes, contribuant à dynamiser un réseau désormais incarné par des rendez-vous au fil de l’année — inaugurations de laboratoires, journées thématiques, séminaires régionaux — et par des outils pour garder le contact entre les événements, comme un annuaire, ou un groupe LinkedIn.  

Ce troisième événement s’est déployé autour du dispositif désormais habituel — conférences, ateliers et temps d’échanges — mais la Fondation a souhaité aller plus loin en instaurant de nouvelles spécificités.    Elle a notamment décidé d’introduire une thématique pour renforcer encore la profondeur des échanges, choisissant le sujet fédérateur de la méta-recherche (la recherche sur la recherche), qui vise à repenser et transformer les pratiques des chercheurs. De plus, elle a délégué la co-construction du programme de l’événement à quatre lauréats volontaires : Pierre Bost, Astrid Chevance, Paul Conduit, et Cyrille Confavreux (1), qui ont confié la tenue de la conférence inaugurale aux Pr Isabelle Boutron et Pr Philippe Ravaud (2), tous deux spécialistes de ces sujets. La première s’intéresse en effet à la méthodologie de l’évaluation des traitements pharmacologiques et non pharmacologiques ; le second à évaluer les pratiques de recherche et à proposer de nouveaux concepts et approches méthodologiques pour les améliorer.

Une conférence inaugurale autour de la fiabilité de la recherche

« La recherche sur la recherche n’est pas un sujet neuf. S’interroger sur la façon dont on fait de la recherche et tenter de rendre cette pratique toujours plus efficace et plus innovante devrait faire partie du quotidien de tous les scientifiques, précisaient d’emblée les Professeurs Ravaud et Boutron. Mais la méta-recherche permet d’aller plus loin, car elle utilise d’autres types de méthodes et de données qui lui donnent accès à de larges corpus, notamment des articles scientifiques, pour identifier les axes d’amélioration possibles. Toutes les étapes de la recherche sont concernées : qualité des méthodes employées, transparence des méthodes et des résultats, reproductibilité, évaluation de la recherche. »  

Une fois le contexte posé, la conférence a permis de rappeler les éléments qui participent à une meilleure fiabilité de la recherche. « La méta-recherche s’articule aujourd’hui autour de deux axes précis, poursuit le Professeur Ravaud. D’une part, l’identification de pratiques délétères (absence de publication des résultats négatifs, chasse à la significativité ou p-hacking, formulation d’hypothèses après coup ou HARKing, sélection opportuniste des résultats ou cherry picking). D’autre part, des démarches d’amélioration concrètes : harmonisation des instruments de mesure, meilleur partage des données, évolution dans les systèmes d’évaluation… »

Un sujet qui a passionné l’auditoire comme en témoignaient les multiples discussions post-conférences. « L’objectivité, la transparence, l’honnêteté sont les pierres angulaires du travail du chercheur, c’est la raison pour laquelle nous devons être dans une recherche permanente de l’amélioration de nos pratiques », confirmait Sarah Bruneau, du Centre de Recherche en Transplantation et Immunologie Translationnelle de Nantes.   

Dans le même temps, plusieurs chercheurs évoquaient la nécessité d’un travail de communication autour du sujet, alors que la science est de plus en plus souvent remise en question. Un point de vue partagé par le Professeur Ravaud : « Dans une époque où la science est attaquée, il est d’autant plus essentiel de s’interroger sur la façon dont on fait de la recherche. Mais, selon moi, il n’y a pas plus critique envers la science que les scientifiques eux-mêmes. Nous connaissons les limites, les axes de progression, les dérives possibles. Nous sommes en première ligne pour améliorer les pratiques de recherche. C’est pourquoi développer et valoriser une recherche d’excellence, éthique et responsable, qui contribue pleinement à l’avancement des connaissances et sert la société, n’est pas seulement une exigence morale. C’est notre meilleure réponse à ceux qui doutent de la science ».  

Des mises en situation ludiques et éclairantes

Partager des expériences afin de réfléchir ensemble sur les pratiques : C’est pour répondre à ce deuxième objectif que les chercheurs ont ensuite été réunis par petits groupes autour d’une table avec au centre… une boîte de Lego®. Le déroulé de l’atelier s’articulait autour de deux temps forts :
1/ Créer ensemble un objet tout en produisant un document écrit restituant l’expérimentation. 
2/ Utiliser le document d’une autre équipe pour reproduire l’objet qu’elle a élaboré auparavant.   

Cette démarche de reproductibilité a rappelé, par l’exemple, la difficulté de restituer les détails d’une expérimentation, alors qu’il s’agissait de l’agencement de quelques pièces de Lego®, bien en deçà de la somme d’informations qui constituent un processus de recherche habituel. « Certains groupes se sont concentrés sur la réalisation avec des modèles de trente pièces, d’autres se sont davantage impliqués dans la restitution, avec des objets de quinze à vingt pièces. On sait que les restitutions sont incontournables, mais, en creux, l’atelier montrait qu’elles ont un coût réel en termes de temps », rappelait Sarah Bruneau. 

À la suite de cet atelier, les discussions entre les participants ont notamment mis en avant la disparité des pratiques et la variabilité de la démarche des expérimentateurs. Le protocole devrait donc toujours être consigné le plus finement possible, pour permettre de reproduire l’expérience de façon fiable. À l’unisson, les chercheurs ont été également séduits par la démarche proposée. « Personne n’a trouvé étrange de construire un Lego® durant un colloque scientifique, souligne le Pr Ravaud. Tout le monde a joué le jeu, et compris les enjeux ». 

Atelier de reproductibilité animé par le Pr Philippe Ravaud © Thomas Campion

Des ateliers autour des questions d’équipe et de management

Des scénarios à explorer en vingt minutes, avec un rapporteur de séance chargé de restituer les points de vue de chaque équipe pour susciter des échanges : La consigne des ateliers suivants était claire, avec ces mises en situation qui concernaient tour à tour la difficulté d’un doctorant à écrire un article ou des suspicions sur la validité de certains travaux de postdoctorants.   

Une question autour de l’ordre des signatures dans les publications a notamment fait l’objet de nombreux commentaires. « Quel principe de signature adopter dans le cas où un article signé en premier nom par un postdoctorant ayant quitté le laboratoire est complété (à la demande d’un journal) par un autre postdoctorant ? »  

Mais le plus intéressant résidait peut-être dans cette façon de passer du particulier au général. Les échanges se sont en effet orientés rapidement autour d’une réflexion sur ce fameux ordre des signatures jugé obsolète, plusieurs jeunes chercheurs rappelant que certaines équipes ont déjà adopté le principe de publication signée par les chercheurs selon l’ordre alphabétique. Ces sujets ont fait l’objet de vifs débats, tout comme ceux proposés le lendemain autour de la compréhension des différences intergénérationnelles dans la recherche ou l’évaluation par ses pairs à l’heure de l’IA. Ces deux jours de colloque se sont terminés par une rencontre avec la Professeure d’hématologie et ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn, aujourd’hui présidente du think tank Evidences, qui vise à défendre la place de la science dans la société. Une présentation aussi éclairante qu’inspirante autour des tensions actuelles du système français de recherche à partir d’une analyse très complète, à la fois historique, institutionnelle et politique.

Une occasion rare de confronter pratiques et disciplines.

À l’évidence, ce colloque a suscité l’intérêt des chercheurs tout au long de ces deux journées. « Ces échanges sont très riches, notamment parce qu’ils permettent à des gens venus d’horizons différents d’apprendre d’autres disciplines et d’autres cultures de recherche », assuraient notamment Sarah Bruneau et Alexandre Surget.   

Le choix du thème, enfin, a été particulièrement plébiscité. « Le combat collectif pour défendre l’intégrité de la recherche est essentiel, car il fait avancer le système lui-même. Et il faut saluer la démarche de la Fondation Bettencourt Schueller de prendre à bras le corps ce sujet. Si des institutions ou de grandes fondations œuvrent ainsi à valoriser le lien entre chercheur d’excellence et chercheur qui se pose des questions de transparence ou de reproductibilité, nous sommes en train de gagner la partie ».   

Deux jours de colloque scientifique autour de la méta-recherche à Chantilly. © Thomas Campion
© Thomas Campion

(1) Pierre Bost, chef d’équipe junior à l’Institut Curie, Paris
Astrid Chevance, maître des conférences-praticien hospitalier en santé publique à l’Université Paris Cité et la AP-HP
Paul Conduit, directeur de recherche CNRS à l’Institut Jacques Monod, Paris
Cyrille Confavreux, professeur des universités-praticien hospitalier en rhumatologie à l’Université Claude Bernard Lyon I et aux Hospices civils de Lyon

(2) Isabelle Boutron, professeure d’épidémiologie à l’Université Paris Cité et directrice du Centre de Recherche en Epidémiologie et Statistiques
Philippe Ravaud, professeur d’épidémiologie à l’Université Paris Cité et à l’Université Columbia (NYC), directeur du programme LORIER (L’Organisation Inserm pour une Recherche Ethique et Responsable)