« Cette capacité à vivre et faire ensemble est une grande source d’inspiration dans une société plus divisée et individualiste qu’elle ne l’était auparavant » Interview de Catherine Jouy-Johnson, directrice de l’Association pour l'Amitié
L'Association pour l'Amitié fête ses 20 ans ! Elle réunit aujourd’hui 330 colocataires dans plusieurs villes d’Île-de-France. Sa directrice Catherine Jouy-Johnson revient sur le chemin parcouru et sur la conviction qui inspire son action : la vie partagée reconstruit les personnes et le lien social.
Vous avez d'abord connu l'association pour l’amitié en tant que jeune colocataire : pourquoi avez-vous décidé de vivre cette expérience ? Que vous a-t-elle apporté ?
J’avais connu l’APA grâce à un ami qui m’avait invitée à une des nombreuses fêtes qui y jalonnent l’année. Participer à cette soirée m’avait permis de faire tomber les a priori selon lesquels vivre avec des personnes ayant souffert de blessures serait forcément triste et éprouvant. Quelques années plus tard, j’étais engagée dans des associations de maraudes et de cafés de rue, mais ça me dérangeait de rentrer confortablement chez moi après ces rencontres. J’ai franchi le pas pour unifier un peu mieux ma vie, en habitant avec des personnes sans domicile fixe dans une des colocations de l’APA.
Cette expérience m’a d’abord apporté des amies ! Je pensais que c’était un vœu pieux de souhaiter l’amitié entre personnes différentes sur le papier mais c’est évidemment et pleinement possible quand on prend ce temps dans sa vie quotidienne. Je suis devenue proche de mes colocataires au point d’en inviter certaines chez mes parents pour Noël. L’une d’elles est même mon témoin de mariage ! Toutes ces amies sont édifiantes de résilience, de capacité à agir, à faire confiance et à aimer malgré ce qu’elles ont subi. Elles m’ont fait réfléchir à ce qu’est une vie réussie, ce à quoi nous engage l’amitié et à toutes les chances que j’avais eues dans ma vie sans forcément les mériter. Je me suis construite à leurs côtés pendant qu’elles se reconstruisaient.
Après avoir été élève à Polytechnique, vous avez travaillé dix ans dans le secteur des travaux publics et de la dépollution. Pourquoi avez-vous décidé de quitter votre job, en novembre dernier, pour prendre la direction de l'APA ?
Très simplement, parce qu’on me l’a demandé ! J’étais engagée à l’association en tant que bénévole, depuis plusieurs années, et convaincue du bien qu’elle faisait. Je vis d’ailleurs sur un lieu de l’APA depuis deux ans avec ma famille, cela fait partie de ma vie ! Je suis assez marquée par mes années de scoutisme où l’on apprend à « servir » et à être « toujours prête ». J’ai donc fait le choix de répondre oui à cette demande en essayant de faire de mon mieux pour soutenir et organiser l’association. Je n’avais pas particulièrement prévu de me reconvertir dans le social. J’aimais mon travail, technique, au contact du terrain et porteur de sens. Mon choix actuel ne rentre pas dans un plan de carrière mais c’est une très belle aventure et je suis chanceuse de la vivre !
L'association fête ses 20 ans. Comment a-t-elle grandi pendant toutes ces années ? Quels sont ses objectifs à court et moyen termes ?
Nous sommes en effet très heureux de fêter cette année nos 20 ans ! Et nous avons envie de partager cette joie en témoignant de ce que nous vivons.
Parce qu’elle ne pouvait rester indifférente aux personnes laissées à la rue, ainsi qu’au manque de liens fraternels au sein de notre société, l’APA est passée de 5 à 330 colocataires. Elle est désormais présente à Paris, Saint-Ouen, Bagneux, Montrouge, Villejuif, Viroflay, Saint Denis, les Lilas et Evry. Notre association-sœur, Lazare, créée en 2011, développe quant à elle le projet en province et à l’étranger.
L’APA s’est également organisée pour que la vie en colocation reste simple, joyeuse, et que ses membres soient soutenus durablement. Les règles de vie commune ont été mieux formalisées. Des activités complémentaires ont pris de l'ampleur, comme les séjours de vacances ou les repas du dimanche pour les personnes sans domicile ou isolées.
L’équipe de salariés s’est aussi constituée puis étoffée, avec des travailleuses sociales qui accompagnent les colocataires en précarité et les services supports. La gouvernance collégiale a été repensée. Enfin, nous avons longtemps été locataires de baux précaires, de six mois à deux ans, ce qui nous forçait à déménager régulièrement. Pour la pérennité de l’APA, la stabilité et le confort des résidents, nous avons donc lancé des projets immobiliers plus importants, de long terme, qui nécessitent des investissements. Parmi les prochains, la très belle maison de la rue de Vaugirard, dans le 6ème arrondissement de Paris, ouvrira ses portes à l’été 2027. C’est un projet ambitieux, soutenu par la Fondation Bettencourt Schueller, partagé avec les associations Simon de Cyrène et la Maison de Marthe et Marie. Dans le 15ème arrondissement de Paris, une maison ouvrira aussi rue de Dantzig, fin 2028.
Concrètement, aujourd’hui, de quoi avez-vous besoin ?
L’Association a d’abord besoin de soutiens financiers, en particulier pour les projets d’investissement ! Son équilibre financier à long terme, en prenant en compte son développement, est en réflexion. Nous faisons en sorte qu’une fois un lieu de vie ouvert, il soit à l’équilibre financier.
Nous lançons, en parallèle, un appel aux jeunes professionnels qui voudraient vivre cette aventure hors du commun et profondément transformante qu’est la colocation solidaire !
A moyen terme, nous travaillons enfin sur des projets d’accompagnement des colocataires souffrant d’addiction et des problématiques de santé mentale.
Le contexte actuel est particulièrement difficile, notamment pour le secteur associatif et pour la jeunesse. En quoi les valeurs portées par l'APA peuvent-elles constituer une source d'inspiration pour toute notre société ?
Dans les lieux de vie de l’APA, on trouve des personnes d’âges, de cultures, de milieux, de religions et d’opinions politiques très différents. Elles arrivent pourtant à se parler, à vivre ensemble, à devenir amies et à construire des projets. Cette capacité à vivre et faire ensemble est une grande source d’inspiration dans une société plus divisée et individualiste qu’elle ne l’était auparavant. Les résidents, dont les jeunes professionnels volontaires, s’y construisent dans un don de soi simple et une vie sobre. C’est un acte citoyen, qui n’exige pas d’être un héros, ni des moyens financiers importants, mais qui reste ambitieux, car la vie en colocation n’est pas facile tous les jours ! L’APA demeure une petite réponse à son échelle.
La situation actuelle, en effet, n’est pas bonne financièrement pour les associations. A l’APA, nous avons la chance d’être principalement autofinancés par les loyers et soutenus par des partenaires fidèles, notamment la DRIHL 75. Mais l’APA repose avant tout sur la mobilisation de ses bénévoles et résidents volontaires, qui constituent plus de 300 personnes.
Je crois profondément à l’engagement associatif pour la société française, qui permet, bien sûr, de réduire les coûts pour l’Etat, mais qui transforme surtout les membres de notre société par la rencontre et prouve que nous sommes en capacité d’agir ensemble pour un plus grand bien.