Grand entretien avec Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des monuments historiques de la Villa Médicis « La conservation du patrimoine doit toujours être accompagnée par la création »
Architecte en chef des monuments historiques, Pierre-Antoine Gatier est au cœur du grand projet Réenchanter la Villa Médicis imaginé par Sam Stourdzé, directeur des lieux, et soutenu par la Fondation Bettencourt Schueller. Alors que de nouveaux pavillons de la Villa Médicis entrent dans une phase de restauration, Pierre-Antoine Gatier dévoile les grands enjeux de ces réaménagements.
Après le réaménagement et la restauration de 6 salons de réception, 6 chambres historiques et 8 chambres d’hôtes à la Villa Médicis, le nouveau projet s’attache aux pavillons bâtis dans les années 1950 par Jacques Carlu pour accueillir les pensionnaires en résidence.
Pouvez-vous nous présenter ces pavillons ?
Ces pavillons appartiennent au grand ensemble de la Villa Médicis – la Villa, ses jardins mais aussi un espace de communs, appelé braccheria, historiquement dédié aux activités de production agricole. Logements devenus maisons-ateliers, ces bâtiments y prennent place et se caractérisent par une architecture plus rurale. Autre élément important, ils ne se situent pas « en vis-à-vis » de la Villa Médicis, et pouvaient donc être pensés avec une certaine liberté.
Cette implantation a nourri l’imaginaire de l’architecte Jacques Carlu – Grand Prix de Rome en 1919 – épris de modernité mais toujours respectueux de l’histoire. Lui-même a été pensionnaire de l’Académie de France à Rome en 1920 mais les pavillons qu’il dessine en 1954 ne sont pas une réplique de Villa Médicis ; ils sont une réflexion sur l'architecture rurale italienne. Son propos n’est pas de reproduire un village mais d’explorer l’un des grands concepts de la modernité, la construction en série. Il interroge le modèle vernaculaire italien pour produire un geste contemporain.
Même s’il s’agit d'une strate récente de l'histoire des lieux, ces pavillons sont partie intégrante de son patrimoine et nous les regardons avec une grande considération. Une fois ces observations posées, nous avons mené des recherches approfondies pour comprendre l’intention de Jacques Carlu.
Qu’avez-vous découvert ?
Carlu a imaginé un ensemble composé de 2x3 pavillons et d’un plus vaste, réunis par des portiques et prolongés de jardins ; le tout dans une alternance qui traduit une organisation intérieure différente. Ces pavillons ont été conçus pour recevoir les pensionnaires et leur famille, avec un espace central prolongé d’une alcôve abritant le lit des parents et d’une chambre avec deux lits d'enfants. La position variable de ces alcôves crée le principe d’une alternance sur le plan des pavillons.
Ces aménagements sont l’expression d’une vraie réflexion sociétale. Elle réfute l’idée que seul un célibataire peut se vouer à l'art. Elle défend la conviction que chacun – quel que soit le moment de sa vie et sa position dans la société – doit avoir accès à la création.
Comment avez-vous prolongé cette réflexion pour l’adapter au monde contemporain ?
Notre démarche s’inscrit dans le projet global Réenchanter la Villa Médicis, imaginé par son directeur Sam Stourdzé autour d’une valeur forte : la conservation patrimoniale doit être accompagnée par la création. Par ailleurs, nos observations ont été la matrice d’une réflexion sur la notion d’atelier, d’espace de création. J’ai échangé avec des pensionnaires qui possèdent à la fois un logement et un atelier mais qui, finalement, aiment créer dans leur propre maison.
L’idée a été de prolonger l'œuvre de Jacques Carlu dans une réflexion contemporaine sur la polyvalence des usages, déjà présente dans les pavillons originaux. Rappelons que Carlu a beaucoup étudié l’architecture de l’ordre des Chartreux – la présence d’un grand cloître pour faire communauté et les espaces individuels de la maison et du jardin. C'est passionnant d’observer comment il interroge l'histoire pour établir un lien contemporain entre communauté et individu créateur.
Vous avez été au cœur de ces recherches. Plus largement, quelles sont les missions d’un architecte en chef des monuments historiques dans un tel projet ?
J'ai la responsabilité des interventions sur la Villa Médicis et sur le patrimoine monumental des édifices français de Rome. Avec Sam Stourdzé, nous avons construit une réflexion globale sur la conservation à moyen et long terme de l'ensemble du domaine. Pour cela, j'ai apporté une méthodologie fondée sur la compréhension de l'histoire grâce à des recherches, menées par les historiens qui travaillent dans mon bureau parisien. Il n’est pas question de réinventer le passé mais d’assurer sa compréhension, avec l’apport d’un regard neuf.
J'ai la responsabilité des interventions sur la Villa Médicis et sur le patrimoine monumental des édifices français de Rome. Avec Sam Stourdzé, nous avons construit une réflexion globale sur la conservation à moyen et long terme de l'ensemble du domaine. Pour cela, j'ai apporté une méthodologie fondée sur la compréhension de l'histoire grâce à des recherches, menées par les historiens qui travaillent dans mon bureau parisien. Il n’est pas question de réinventer le passé mais d’assurer sa compréhension, avec l’apport d’un regard neuf.
Dans ce contexte, comment la Villa Médicis a-t-elle procédé au choix des architectes d’intérieur en charge du réaménagement des pavillons et quelle est leur feuille de route ?
La charge du réaménagement intérieur de ces pavillons appartient à la Villa. Dans ce cadre, il me revenait de produire un cahier des charges présentant nos recherches, de façon à susciter l'imaginaire des architectes et designers candidats. La Villa Médicis a lancé un appel à projets en octobre 2025 pour les six premiers pavillons.
Le jury a sélectionné l’agence Septembre – dirigée par Sami Aloulou, Memia Belkaid et Lina Lagerström – pour un premier ensemble de trois pavillons. Cette agence a proposé un projet où le textile a toute sa place, s’inscrivant dans le sillage de Carlu qui avait réfléchi à des partitions intérieures.
Le studio UHO Architects - dirigé par Max Turnheim et Max Utech, avec 2A+P/A Associates – dirigé par Gianfranco Bombaci et Matteo Costanzo – a été choisi pour trois autres pavillons.
Dans le même temps, le jury a confié au studio Robert Stadler (lauréat en 2012 du Prix Liliane Bettencourt pour l’Intelligence de la main® – Dialogues), la conception d’une ligne de mobilier commune à l'ensemble des pavillons. Par ailleurs, ce programme se poursuit avec le lancement d’un nouvel appel à projets jusqu’au 30 octobre 2026 pour l’aménagement des trois derniers pavillons.
Cette restauration s’inscrit dans une vision globale de la Villa Médicis. Quelles en sont les grandes caractéristiques ?
Les Médicis ont imaginé ce chef-d'œuvre d’architecture de la Renaissance au sommet de la colline du Pincio, comme un balcon au-dessus de Rome. Une position pensée comme une mise en scène, le symbole de leur présence romaine. Ils quitteront toutefois les lieux après une dizaine d’années pour rejoindre Florence, emportant alors leurs exceptionnelles collections d’art et d’antiquités. Seuls les reliefs sculptés incrustés dans la façade resteront en place, ainsi que certains vestiges romains. Par la suite, le lieu a inspiré de nombreux directeurs de l’institution et artistes accueillis en résidence. La Villa est ainsi devenue un lieu ouvert aux gestes créatifs qui l’ont transformée au fil des siècles. Dans les années 1960, le peintre et directeur Balthus fait disparaître les aménagements réalisés par l'Académie tout au long du XIXème siècle pour laisser la place à ces fameux décors en monochromie. Dans les années 2000, son directeur Richard Peduzzi, scénographe et designer, marque la Villa Médicis de son empreinte en repensant le mobilier et sa colorisation et en dessinant des luminaires exceptionnels. Nous agissons en accompagnant à notre tour un geste créatif, car la création est inscrite dans l’histoire des lieux.
Votre agence a réalisé les restaurations des bâtiments les plus prestigieux – Bourse de Commerce à Paris, Palais Farnèse à Rome… Qu’est-ce qui vous a surpris, interrogé, ému à la Villa Médicis ?
La Villa Médicis est un monde à part. Elle est un territoire de beauté et d’histoire, clos de murs, au cœur de la ville de Rome. Il y a aussi ce grand portail en bois dans lequel une porte étroite a été aménagée pour les visiteurs. Ce qui me touche le plus, depuis toutes ces années de travail à la Villa Médicis, c'est le passage de cette porte. On doit se pencher pour la franchir ; l’exercice est l’expression d’un parcours initiatique. Il faut y accomplir ce va-et-vient. Entrer dans la Villa Médicis, y vivre, se confronter à l’histoire extraordinaire de Rome et y retourner.
Très impliquée dans la redynamisation des métiers d’art français, la Fondation Bettencourt Schueller accompagne l’ensemble de ce projet. Que pensez-vous de cette démarche ?
Il s’agit d’un engagement crucial à mes yeux. Je pense que la culture française prend forme et s'exprime largement à travers les métiers d'art. Ils sont à la fois le reflet d’une démarche artistique et celui d’un travail vernaculaire, ancré dans le quotidien et l’usage. Pour toutes ces raisons, un monde sans artisanat d'art serait un monde artificiel.
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