« Du temps, des moyens et la possibilité de prendre des risques ! » Témoignages de Anja Böckmann, Valérie Gabelica et Maxime Gauberti
L’engagement de la Fondation Bettencourt Schueller dans les sciences de la vie est positionné dans le champ de la recherche fondamentale mais sa finalité reste l’amélioration de la santé humaine.
Depuis 2022, la Fondation déploie un programme de soutien des grands talents de la recherche en sciences de la vie en France : Impulscience®. Destiné aux chercheurs en milieu de carrière, ce programme répond à deux impératifs : préserver la liberté d’innovation des chercheurs en France et les soutenir dans la durée.
La Fondation décerne également deux prix annuels qui récompensent et encouragent les chercheurs à des moments-clés de leur carrière : la création d’une équipe autonome avec la dotation du programme ATIP-Avenir et la reconnaissance de découvertes exceptionnelles avec le Prix Liliane Bettencourt pour les sciences du vivant. La Fondation développe enfin un ambitieux réseau d’animation et d’accompagnement des chercheurs soutenus afin de favoriser de nouvelles initiatives et collaborations.
Avec le recul de quelques années, pouvez-vous nous dire ce que vos soutiens (Prix Liliane Bettencourt pour les sciences du vivant ou programme Impulscience) ont changé pour vous ?
Valérie Gabelica (Chimiste, Université de Genève ; lauréate du Prix Liliane Bettencourt pour les sciences du vivant 2021) : À l'époque, ce prix m'a surtout apporté un regain de confiance. Il a renforcé ma conviction que les développements méthodologiques que nous proposions en spectrométrie de masse constituaient une voie pertinente pour répondre à des questions importantes en biologie. Cette recherche était ambitieuse et les progrès parfois lents, mais cette reconnaissance m'a encouragée à persévérer. Avec le recul, je réalise que certains des objectifs que je m'étais fixés commencent seulement aujourd'hui à se concrétiser. Le soutien de la Fondation a donc joué un rôle important pour maintenir cet élan sur le long terme.
Maxime Gauberti (Neuroradiologue, Université de Caen ; lauréat Impulscience 2024) : Le programme Impulscience nous a surtout donné quelque chose de très précieux en recherche : du temps, des moyens, et donc la possibilité de prendre des risques. Un financement important sur cinq ans permet de sortir des projets les plus évidents, des objectifs faciles à atteindre pour explorer des idées plus ambitieuses, parfois en rupture avec nos axes habituels. Ce type de recherche implique d’accepter qu’il puisse se passer plusieurs années avant d’obtenir des résultats réellement publiables. C’est difficile à faire avec des financements courts, très contraints, qui poussent naturellement vers des projets plus sécurisés. Impulscience nous a permis de faire ce pas de côté, d’investir dans des développements technologiques et conceptuels plus risqués, mais avec un potentiel d’impact beaucoup plus important. Notre laboratoire est historiquement ancré dans les neurosciences fondamentales ; Impulscience nous a permis d’aller beaucoup plus loin vers l’ingénierie biomédicale, la nanomédecine et l’imagerie. C’est cette combinaison entre durée, liberté scientifique et niveau de financement qui a réellement changé notre manière de faire de la recherche.
Anja Böckmann (Biologiste structurale, Institut de Biologie et Chimie des Protéines, Lyon ; lauréate Impulscience 2024) : Ce soutien a créé la possibilité de se consacrer pleinement à notre projet sur les facteurs de virulence des virus émergents. Ce projet s'appuie sur des approches issues de nombreuses années de travaux de développement, non seulement dans le domaine de la résonance magnétique nucléaire (RMN) à l'état solide, mais aussi en biochimie. Nous avons auparavant repoussé les limites afin de créer les conditions nécessaires pour pouvoir étudier les petites protéines qui s’assemblent en objets de grande taille, et qui montrent des zones hétérogènes, ce qui fait qu'ils échappent souvent aux approches plus classiques.
Le projet Impulscience nous donne aussi la possibilité de constituer une force de frappe efficace (un groupe de travail composé de plusieurs étudiants et post-doctorants spécialisés dans différentes disciplines, qui unissent leurs forces pour mener à bien ce projet) de la bio-informatique à la biologie cellulaire en passant par la biochimie et la RMN.
Comment la Fondation vous aide-t-elle à entretenir des liens privilégiés avec la communauté de lauréats ?
Anja Böckmann : La Fondation nous propose une impressionnante diversité d’activités, des rencontres en petit comité aux journées thématiques en passant par des événements destinés à l’ensemble des lauréats. Cela nous permet de nous rencontrer et de nouer des contacts précieux, que ce soit pour créer des réseaux au sein desquels nous pouvons discuter de nos préoccupations quotidiennes ou de certains thèmes scientifiques, ou encore pour initier des coopérations scientifiques plus ciblées. Échanger avec des collègues sur des sujets intéressants, c’est un peu comme partir en vacances : on s’évade du quotidien, on porte un regard neuf sur ses propres sujets de recherche ou ses problèmes administratifs à travers le prisme des autres, et on s’enrichit grâce à ces échanges et au plaisir de partager des intérêts communs.
Maxime Gauberti : Je viens d’une université de taille relativement modeste, à Caen. Nous n’avons pas nécessairement un expert de chaque domaine à quelques stations de métro. D’ailleurs, nous n’avons même pas de métro ! Dans ce contexte, le réseau est particulièrement important. Le prestige attaché au programme Impulscience facilite énormément les premiers contacts, et la Fondation nous donne accès à une communauté scientifique de très haut niveau, issue de disciplines extrêmement diverses. Pour notre laboratoire, qui est par nature pluridisciplinaire et travaille aux frontières de l’imagerie, des neurosciences, de l’immunologie, de la chimie ou encore de la physique, c’est un avantage décisif. Cela fluidifie les interactions avec des communautés auxquelles nous n’aurions pas toujours accès aussi facilement et permet de trouver rapidement les compétences qui manquent localement. La Fondation contribue ainsi à réduire, d’une certaine manière, la distance géographique et disciplinaire entre les chercheurs.
Je me souviens notamment d’un incroyable atelier consacré à la créativité, organisé à Chaumont-sur-Loire. Vous vous retrouvez à partager votre table avec des professeurs au Collège de France, un dessinateur de bande dessinée, une chercheuse en philosophie… et une assiette gastronomique. Ce sont des rencontres que l’on ferait difficilement dans le cadre habituel de nos activités scientifiques, et c’est précisément ce qui en fait la richesse. Les discussions vous emmènent très loin de votre domaine, vous obligent à regarder autrement votre propre manière de penser et de travailler. J’y repense encore souvent aujourd’hui. Cet atelier m’a réellement ouvert l’esprit sur beaucoup de choses, bien au-delà de la seule recherche scientifique.
Valérie Gabelica : Ce qui est remarquable, c'est que la Fondation ne s'arrête pas à l'attribution d'un prix. On a vraiment le sentiment d'intégrer une famille. Au fil des années, la Fondation crée des occasions de nous retrouver et d'échanger. C'est un vrai cadeau de pouvoir consacrer du temps à réfléchir à la science, à la manière dont elle se construit, et à partager ces réflexions avec d'autres chercheurs dans un cadre à la fois stimulant et bienveillant.
Le 3 juillet dernier, à la Fondation, j'ai particulièrement apprécié les échanges avec des lauréats du Prix Liliane Bettencourt pour les sciences du vivant de différentes générations. C'était impressionnant de rencontrer des chercheurs récompensés il y a vingt ou trente ans et de mesurer l'impact qu'ils ont eu sur la science fondamentale ou sur la médecine humaine. Ces rencontres donnent du recul sur le temps long de la recherche, et par conséquent beaucoup de motivation pour poursuivre ses rêves, même lorsque le résultat est encore loin. Elles donnent l'espoir qu'avec de la persévérance, nos propres travaux pourront eux aussi avoir un impact durable.
A la lumière de votre parcours, quels messages pourriez-vous adresser aux jeunes qui hésitent à se tourner vers la recherche scientifique ?
Anja Böckmann : Suivez vos envies. Pour cela, il faut les connaître : cela passe par la lecture, les discussions, une bonne observation de votre environnement et de vous-même, et surtout, par la curiosité. N’ayez peur de rien ou allez de l’avant malgré vos craintes : c’est ce qu’on appelle avoir du courage. Même si des moments peuvent être difficiles, chercher, et trouver de temps en temps, apporte beaucoup de joie et permet de rencontrer des gens passionnés et, surtout, de travailler avec la jeune génération.
Valérie Gabelica : La recherche est l'un des rares métiers où l'on peut découvrir quelque chose que personne ne savait auparavant. C'est un travail exigeant, non pas parce qu'il faut être un génie, mais parce qu'il faut persévérer longtemps sur une même question. La curiosité et la passion sont finalement les qualités les plus importantes.
Maxime Gauberti : La médecine et la recherche sont deux métiers extrêmement exigeants, mais extraordinairement enrichissants, chacun pour des raisons différentes. On oublie parfois, en médecine, d’où viennent les traitements et les technologies que nous utilisons chaque jour : l’IRM, les immunothérapies anticancéreuses, les thérapies ciblées n’existeraient pas si des chercheurs avaient simplement choisi de se consacrer aux soins sans chercher à inventer la médecine de demain. La recherche ne devrait donc pas être considérée comme une activité annexe ou comme une étape nécessaire pour accéder à certaines responsabilités universitaires : elle fait partie intégrante de la médecine.
J’aime faire l’analogie avec l’aviation : pour faire voler des passagers, le pilote est indispensable mais l’ingénieur qui a conçu l’avion l’est tout autant. Dans le domaine biomédical, nous avons cette chance assez extraordinaire de pouvoir être à la fois, d’une certaine manière, l’ingénieur et le pilote : contribuer à inventer de nouveaux outils, puis participer à leur utilisation pour soigner les patients.
Bien sûr, les temporalités sont différentes. Nous ne soignons généralement pas aujourd’hui les patients avec les traitements que nous venons nous-mêmes d’inventer. Nous les soignons avec les médicaments et les technologies développés par ceux qui nous ont précédés ; et nous devons espérer que la génération suivante pourra soigner avec ce que nous développons aujourd’hui. Faire vivre cette chaîne du progrès médical est une responsabilité collective. Elle nécessite les médecins mais aussi les biologistes, physiciens, chimistes, ingénieurs, informaticiens et tous ceux qui contribuent à la recherche et au soin. C’est précisément cette diversité qui rend la recherche biomédicale aussi passionnante. Aux jeunes qui hésitent, je dirais donc qu’ils ne doivent pas forcément choisir entre comprendre et soigner. Dans le domaine biomédical, on peut avoir la chance de faire les deux. C’est exigeant, mais c’est aussi une richesse extraordinaire : participer à la médecine d’aujourd’hui tout en essayant, à notre échelle, d’inventer celle de demain.
Focus sur la journée du 3 juillet 2026
Témoignage de… Cédric Blanpain, membre du Conseil scientifique de la Fondation, lauréat 2012 du Prix Liliane Bettencourt pour les sciences du vivant
Le 3 juillet 2026, la Fondation a souhaité réunir, pour la première fois, sa communauté de lauréats du Prix Liliane Bettencourt pour les sciences du vivant. Au fil de la journée, les participants ont partagé leurs parcours et leurs travaux, mais aussi leurs regards sur les transformations de la recherche. Une table-ronde sur le futur des sciences du vivant a prolongé ces échanges en ouvrant une réflexion collective sur les défis auxquels la recherche est aujourd’hui confrontée.
Qu’avez-vous particulièrement apprécié dans le déroulement de cette journée ?
Ce que j'ai trouvé le plus précieux, c'est la composition même de la salle : des lauréats récents, des lauréats plus anciens et des membres du Conseil scientifique réunis dans un format suffisamment resserré pour que chacun puisse réellement s’exprimer et poser des questions.
J'ai aussi apprécié la diversité des thèmes de recherche des lauréats. Il est fascinant d’écouter mes collègues travaillant au plus haut niveau mondial sur des sujets aussi différents que l’immunologie, la neurologie, la biologie cellulaire et moléculaire, ou le cancer. J’ai par ailleurs été fasciné par les personnalités attachantes et généreuses des lauréats. Des hommes et des femmes exceptionnels et simples à la fois.
Enfin, le format libre de la table-ronde nous a permis d'aller au-delà des constats convenus. En 45 minutes, nous sommes passés du diagnostic des problèmes et des opportunités à des propositions concrètes, ce qui est rarement le cas dans ce genre de discussion.
Que retenez-vous, sur le fond, des échanges de la table-ronde ?
Tout d’abord, un paradoxe sur l'attractivité de l’Europe. Nous recevons aujourd'hui beaucoup plus de candidatures de doctorants et de postdocs non européens, notamment de Chine et d’Inde, parce que les États-Unis leur sont devenus beaucoup plus difficilement accessibles. L'Europe bénéficie donc d'une fenêtre d'opportunité.
Dans le même temps, on constate un désintérêt croissant des jeunes Européens pour la recherche fondamentale. Aussi, les chercheurs en Europe n’ont pas assez de moyens financiers pour tirer davantage parti de cette fenêtre d’opportunité qui s’offre à nous.
Nos échanges ont par ailleurs beaucoup porté sur l'intelligence artificielle. Le consensus a été rapide : elle est inévitable et déjà partout. La vraie question n'est pas de savoir s'il faut l'accepter, mais comment l’utiliser au mieux.
Quels sont les grands enjeux auxquels fait face la recherche en sciences du vivant ?
En dehors de quelques exceptions, il existe un sous-financement chronique de la recherche fondamentale en Europe.
Avec des taux de succès de 8 à 10 % des demandes de financement, nous contraignons les chercheurs à consacrer une part démesurée de leur temps à écrire des projets qui ne seront pas financés. Cette sélectivité extrême a un effet pervers car elle décourage la prise de risque. On finance ce qui est sûr, incrémental, déjà à moitié démontré. Or les découvertes les plus importantes viennent rarement de là.
Il existe une érosion de la recherche fondamentale. La pression translationnelle s'est étendue jusqu'aux instruments qui étaient censés la protéger.
L'attractivité des carrières (la précarité des postdocs et le nombre très limité de postes académiques définitifs) entrave l’émergence de la prochaine génération de leaders européens. Il faut refinancer la recherche pour redonner une image plus positive et plus attractive du métier de chercheur.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux jeunes qui hésitent à se tourner vers la recherche ?
Je ne leur dirai pas que c'est facile mais la recherche reste quand même l’un des plus beaux métiers. Il n’existe que peu de métiers où l’on vous paie pour découvrir ce que vous rêvez de comprendre.
Une formation scientifique ne doit pas nécessairement conduire à un métier futur dans le milieu académique. Elle vous apprend à formuler une question, à tester des hypothèses, à interpréter des données, à développer une conclusion logique et à entrevoir les perspectives de ces découvertes. Nos anciens doctorants sont aujourd'hui en biotech, en conseil, dans la régulation, le journalisme, la finance, la décision publique. Diffuser la méthode scientifique dans ces secteurs est en soi une contribution majeure.
Les outils changent, pas les questions. L'IA va transformer notre manière de travailler. Ce qu'elle ne fournira pas, c'est l'intuition de la bonne question. C'est cela que nous cherchons chez un jeune chercheur, et c'est cela qui restera irremplaçable.