« Nous saluons la transmission de savoir-faire d’excellence et prenons en compte l’innovation technologique, écologique et sociétale. » Entretien avec Laurence des Cars, présidente du jury du Prix Liliane Bettencourt pour l’Intelligence de la Main®
Présidente du jury du Prix depuis 2023, Laurence des Cars rappelle l’esprit de cette récompense, qui entend, plus que jamais, penser l’avenir des métiers d’art et œuvrer à la réinvention des savoir-faire.
Quel regard portez-vous sur cette récompense, alors qu’elle célèbre sa 27e édition ?
LDC Avant d’en devenir la présidente du jury, je suivais déjà ce Prix, qui m’a toujours frappée par sa qualité et son caractère visionnaire. Rappelons qu’il a été lancé il y a plus de vingt-cinq ans, à une époque où la question des métiers d’art était très peu posée. Grâce à l’engagement de la Fondation, entre autres, ils sont désormais dans la lumière, même si on assiste à la quasi-disparition de certains savoir-faire. Dans une France qui se préoccupe de patrimoine et de culture, on ne peut ignorer que le secteur fait face à une situation contrastée. Voilà pourquoi ce Prix est plus pertinent que jamais.
Comment avez-vous procédé à la sélection et quelle était la coloration du cru 2026 ?
LDC Cette année, j’ai souhaité échanger en amont avec les présidents des comités de présélection et avec le jury. Depuis 1999, ce Prix a naturellement évolué, et il m’a semblé important que nous restions alignés avec sa philosophie, alors qu’il se situe plus que jamais à l’intersection de nombreux sujets. Nous saluons la transmission de savoir-faire d’excellence et prenons en compte l’innovation technologique, écologique et sociétale, sans compter la dimension esthétique de l’œuvre présentée. Il m’a semblé essentiel de rappeler cet esprit, car les jurés ont une responsabilité très importante. Ce Prix est de plus en plus regardé, attendu : on sait qu’il peut changer la vie des artistes, des artisans d’art, mais aussi des structures. Preuve de ce rayonnement : nous avons battu cette année le record de candidatures, avec des dossiers de haut niveau et une grande diversité dans les domaines couverts. Ce Prix est un label qui attire l’excellence, et nous en avons eu la démonstration éclatante.
Quels aspects le jury a-t-il voulu distinguer à travers chacun des lauréats ?
LDC Avec Sébastien Desplat (lauréat Talents d’exception), nous avons salué un objet merveilleux, et l’œuvre présentée résume ce que nous venons d’évoquer. C’est une démarche d’innovation à la fois technique, écologique et éditoriale : il s’empare de techniques japonaises en voie de disparition et les fait revivre dans un contexte de création contemporaine et européenne. Cette conversation entre la France et le Japon nous a passionnés, tout comme l’audace de ses expérimentations, notamment en termes écologiques.
Avec la récompense Dialogues, le jury a salué un savoir-faire méconnu.
LDC Il s’agit de la menuiserie en sièges : un savoir- faire encore jamais récompensé, une technique aujourd’hui menacée de disparition, alors qu’elle a été le symbole de l’ébénisterie française durant des siècles. Là encore, les lauréats, Louis Monier et Edgar Jayet, ont combiné un savoir-faire traditionnel avec des innovations techniques pour parvenir à une forme d’une grande élégance. Inspirée de la Sécession viennoise, cette œuvre est un clin d’œil à la modernité de la fin du XIXe siècle, période où les savoir-faire ont été largement revisités. Nous avons aussi été séduits par la réflexion menée sur la notion d’usage. Cette chaise est par nature fonctionnelle : elle n’est pas un objet théorique, mais une pièce que l’on pourra retrouver un jour dans des intérieurs ou des lieux publics.
« Ce Prix doit servir de locomotive pour l’ensemble de la filière. »
Laurence des Cars
La question de la pérennité des savoir-faire est aussi au cœur de la récompense Parcours…
LDC Nous avons récompensé le Réseau Excellence des entreprises du patrimoine vivant (EPV) pour la pertinence de sa démarche. Il constitue une réponse à la nécessité impérieuse pour le secteur de valoriser et de promouvoir ces savoir-faire d’exception, artisanaux ou industriels, en France et à l’étranger. Le réseau l’a bien compris. Cela passe par la constitution d’une communauté, car ces filières réunissent souvent des artisans qui travaillent seuls ou dans de petites unités. L’institution contribue à la circulation de l’information et au partage d’expériences, le tout dans la France entière. Cette dimension territoriale est essentielle pour nous.
Ce Prix distingue aussi un projet de développement. Quelle part occupe-t-il dans votre choix ?
LDC Notre premier critère reste l’œuvre, et la qualité du projet est largement prise en compte. L’une des caractéristiques de ce Prix tient à l’accompagnement proposé par la Fondation, qui donne des moyens financiers et demande à ses lauréats de s’inscrire dans une durée, dans un projet de développement. Le Prix constitue un tremplin, offre une nouvelle impulsion.
À travers ces critères, le Prix mène-t-il aussi une réflexion stratégique sur l’avenir de la filière ?
LDC Je le soulignais en préambule, la situation des métiers d’art est très complexe. Certaines filières, notamment adossées au monde du luxe, se portent bien, mais c’est « l’arbre qui cache la forêt ». D’autres métiers sont à la peine, voire en voie de disparition. La mission de ce Prix est aussi de prendre en compte cette situation globale, en distinguant des créateurs, des artisans ou des structures en prise avec la réalité de ces métiers. Ces récompenses doivent servir de locomotives pour le reste de la filière. Quand un arbre scintille, c’est toute la forêt qui est éclairée.
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Sébastien Desplat
Louis Monier & Edgar Jayet