Grand entretien avec Matthieu Rietzler, directeur de l’Opéra de Rennes « L’Opéra est un lieu unique de partage et d’émotion collective »
Acteur majeur de l’art lyrique en France, l’Opéra de Rennes se distingue également par ses actions pour la promotion du chant choral sur l’ensemble du territoire breton, engagement largement soutenu par la Fondation. Avec Matthieu Rietzler, le point sur les différents projets mis en place.
Vous êtes à la tête de l’Opéra de Rennes, seul opéra de Bretagne, depuis 2018. Quelles missions vous êtes-vous fixées ?
Comme vous l’avez souligné, l'Opéra de Rennes est le seul de Bretagne. Il nous revient donc de produire et de diffuser l'opéra dans toutes ses formes et sur tous les territoires : à Rennes, dans la région et au-delà via nos tournées. Nous signons environ six productions lyriques par an. L’une des dernières, Lucia di Lammermoor de Donizetti, a été jouée à Rennes mais aussi à Lorient, Nantes, Angers, Compiègne, Massy et le sera bientôt à Reims. Cette volonté de partage est ancrée dans notre ADN, portée par la conviction que l’opéra est un art fédérateur qui doit être accessible à tous.
Second pilier de notre projet, l’accompagnement de la carrière des jeunes artistes. Nous sommes bien armés pour cela puisque nous travaillons à la fois le répertoire baroque, classique et contemporain. Enfin, la sensibilisation et l’éducation au chant font également partie des enjeux majeurs de l’Opéra, labellisé « Théâtre lyrique d’intérêt national » par le ministère de la Culture.
Que représente cette appellation ?
Elle salue l'engagement de notre Opéra et de tous les partenaires publics : la municipalité, la métropole, le département d'Ille-et-Vilaine et la région Bretagne. Elle signe aussi la volonté de s'appuyer au long cours sur notre institution pour faire vivre et partager la musique sur ce territoire. Nous menons, par exemple, le projet Opéra Sur Écran(s) qui vise à retransmettre nos productions en direct. Cette année, il s’est déployé dans plus de 70 villes. C’est une façon de montrer que l’opéra est un lieu mais aussi un outil, un puissant levier d'émotion collective s’il est pensé, et diffusé, pour le plus grand nombre.
Vous portez aussi cette mission éducative à travers le programme Objectif Chœurs, soutenu par la Fondation, qui vise à intensifier la pratique du chant choral des jeunes de votre région. Pouvez-vous nous le présenter ?
Avant d’aborder ce sujet, je souhaite rappeler la place qu’occupe le chant sur notre territoire. Les musiques, notamment traditionnelles et actuelles, sont très présentes dans le quotidien des habitants de Bretagne, par exemple à travers les fest noz. Partant de ce constat, de cette énergie musicale caractéristique de la Bretagne, nous avons considéré que notre rôle n'était pas de créer de nouveaux ensembles mais plutôt d’identifier les chœurs existants et de les aider à se développer. Nous suggérons de nouveaux répertoires et, selon les besoins et les envies, nous proposons un pianiste-accompagnateur, nous faisons intervenir un chorégraphe, nous soutenons un chef de chœur qui veut renforcer sa technique de direction. Nous accompagnons ainsi une dizaine de chœurs par an : des maîtrises d’enfants, un ensemble adulte et même un chœur éphémère, ce dernier composé de personnes qui ont pour seule envie le désir de chanter ensemble et se produisent en fin de saison.
Second axe de ce projet, la dynamisation d’un réseau de professionnels réunissant enseignants de l’éducation nationale, professeurs de musique... Là encore, quel est l’objectif ?
À l'initiative de la DRAC Bretagne (Direction régionale des affaires culturelles), nous avons créé un ensemble de professionnels appelé Le Chœur régional. Nous sommes partis du principe que des cheffes ou chefs de chœur, des professeures ou professeurs de musique ont souvent le désir de retrouver eux-mêmes une pratique chorale. Cet ensemble fonctionne aussi comme un lieu de formation continue, une plateforme qui permet à des professionnels œuvrant sur le même territoire de partager leur expérience et créer des dynamiques de réseaux. Dans la foulée, nous avons même mis en place une plateforme de ressources numériques pour fédérer les projets. Cet ensemble réunit une soixantaine de chanteurs et chanteuses sous la direction de Gildas Pungier, directeur artistique de l'ensemble Mélisme(s) et de Maud Hamon-Loisance, directrice artistique de la Maîtrise de Bretagne.
Le chœur Mélisme(s) justement, partenaire du festival Chants libres créé par la Fondation, est en résidence à l’Opéra de Rennes depuis maintenant 10 ans…
Avec l’Orchestre national de Bretagne et le Banquet Céleste, l’ensemble Mélisme(s) constitue l’un de nos plus fidèles partenaires. Il est le chœur principal de l'Opéra de Rennes mais aussi un ensemble vocal qui mène ses propres projets artistiques. Cela lui confère une grande richesse, notamment d’un point de vue théâtral, un atout précieux pour l’Opéra.
Par ailleurs, Mélisme(s) est très engagé sur son territoire. La majorité des chanteurs et chanteuses de l’ensemble habite en Bretagne et cela renforce notre ancrage régional. Enfin, le chœur joue un rôle clé dans l’insertion professionnelle. De nombreux chanteurs, parmi ceux qui comptent le plus aujourd’hui sur la scène lyrique, ont débuté dans cet ensemble : Sabine Devieilhe, Elsa Benoît, Cyrille Dubois ou Ambroisine Bré, pour n’en citer que quelques-uns…
Nous sommes donc parfaitement alignés et multiplions, ensemble, les productions. Nous venons de monter Lucia Lammermoor et nous avons deux grands projets pour 2027 : Così fan tutte de Mozart et Platée de Rameau.
Vos actions se doublent d’une approche pédagogique par le corps et le mouvement. Pouvez-vous nous présenter cette démarche ? Celle-ci s’apparente notamment à la philosophie portée par la Philharmonie de Paris avec le projet EVE ?
J'ai longtemps travaillé à la Maison de la Danse de Lyon et le rapport à son propre corps, au corps de l'autre et à l'espace constitue, à mes yeux, une question clé pour la pratique du chant choral. De plus, j’ai la conviction qu’il s’agit d’un enjeu majeur car le chant peut être un puissant facteur d'altérité pour nos jeunes. Pour cela, il faut qu’ils puissent se sentir en confiance afin de parvenir à se mouvoir, appréhender le mouvement, le corps, le toucher.
Cette démarche résonne avec la philosophie du projet EVE (Exister avec la Voix Ensemble) de la Philharmonie de Paris, qui fait de la pratique vocale et du mouvement des outils puissants d’enseignement et d’éducation. Il participe au bien-être de l'enfant et à sa confiance en soi. Il renforce l'écoute, la connexion aux autres et à l’environnement. Tout cela contribue évidemment à la réussite scolaire. Dans ce domaine, les résultats très positifs publiés par EVE à l’issue de différentes enquêtes nous confortent dans nos convictions.
Votre mission se déploie aussi autour d’événements comme le festival Le Grand Boum qui réunit des chœurs de jeunes. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Il s’agit du dernier étage de la fusée Objectif Chœurs. Tous les deux ans, le temps d’un week-end, nous confions les clés de l'Opéra à plusieurs chœurs pour une grande fête chorale qui réunit des ensembles de niveaux, d’origines territoriales et sociales variés. Nous les accompagnons en amont s’ils le souhaitent pour la programmation ou des répétitions mais ces ensembles prennent vraiment possession du lieu. Ils le transforment, l'habitent avec une joie communicative. Les concerts ont lieu au sein de l'Opéra et sur le parvis. Cet événement est une véritable réussite, attirant spectatrices et spectateurs de plus en plus nombreux à chaque édition.
Votre engagement fera partie des expériences évoquées lors des États du Chant Choral qui se dérouleront les 4 et 5 décembre à la Philharmonie. Qu’attendez-vous de ces rencontres ?
Elles vont réunir des acteurs du chant choral dans toute sa diversité (pratique professionnelle, amateur, éducation populaire). L’objectif est de permettre à chacun de se nourrir d’autres expériences pour repartir plein d’énergie et conscient, plus que jamais, de cette capacité du chant choral à transformer nos territoires et nos sociétés. À travers ce partage, la volonté est que cette pratique devienne un levier encore plus puissant de transformation et d'émancipation.
Quel rôle joue le soutien de la Fondation dans la promotion du chant choral ?
L’engagement de la Fondation Bettencourt Schueller est très structurant, avec une vision globale qui lui permet de soutenir à la fois l'excellence des chœurs professionnels, la sensibilisation du grand public et la formation d'une nouvelle génération de chanteuses et chanteurs. De plus, elle propose un soutien sur mesure et dans la durée, essentiel pour accompagner des projets qui demandent du temps pour devenir de vrais leviers de transformation.
Ce mécénat contribue indéniablement à changer le regard porté sur le chant choral en France. Débarrassé d’une image parfois jugée un peu désuète, il est désormais valorisé et de plus en plus désirable, pensé comme un outil d’épanouissement et de partage. Je suis convaincu que dans une société qui se fragmente, cette question du plaisir à chanter ensemble et à vivre une émotion collective est un enjeu absolument essentiel.