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Retour de résidence à la Villa Kujoyama

Entretien avec Manuela Paul-Cavallier, artisan d’art.

La Villa Kujoyama, dont la Fondation Bettencourt Schueller est l’un des principaux mécènes, installée sur les collines qui entourent Kyoto au Japon, accueille des artistes et artisans en résidence. Manuela Paul-Cavallier rentre tout juste de cette expérience unique. Elle participe aux D’Days, du 1er au 7 juin 2015, en proposant une œuvre collaborative franco-japonaise « Le Petit théâtre de lumière ». Entretien.

 

«  Kyoto est un lieu fantastique de rencontres humaines, professionnelles et culturelles. J’y suis restée trois mois en résidence. Dès les premiers instants, une cérémonie du thé notamment, j’ai été bouleversée par cette culture si riche de silences et de symboliques, par la simplicité des ustensiles à la beauté si épurée mais aussi par l’épanouissement des sens et l’écoulement du temps qui dessine des mouvements précis et invite à ressentir chaque instant.
Chaque objet, chaque geste participent d’un tout. Le kakemono, le jardin entre-ouvert, la brise du vent, le parfum des tatamis, l’ikebana, la saveur du thé. Cette première cérémonie a posé les bases de mon séjour : accueillir, ressentir, partager. 

Durant mon séjour, j’ai eu la chance de rencontrer Takashi Kamigori, calligraphe du temple d’argent, qui m’a accueillie à ses cours alors que je n’avais aucune notion de son art. J’y ai découvert les kanji. Tracer des sutras dans l’intimité me permettait de respirer le Japon. La quiétude du Temple d’Argent reste pour moi un des souvenirs les plus riches de résonances et d’inspirations artistiques. D’ailleurs, tous les matins, à la Villa Kujoyama, je recopiais des sutras, comme une méditation quotidienne, un travail qui permettait de s’habiter du vide, dans la plénitude de la réceptivité. 

J’avais apporté de France un pinceau large et rigide, à l’opposé des pinceaux japonais, pour travailler sur le thème de l’esthétisme, de la soustraction au quotidien. Comment créer avec un outil si peu subtil, des gestuelles délicates, fines, rythmées, d’un seul mouvement épuré ?
 
J’ai composé, à l’encre noire sur des papiers japonais, 88 « Gestuelles de Kyoto » comme autant de jours de résidence. Le premier s’est inspiré de l’ikebana composé par Maître Shuhô lors de l’inauguration. La grande beauté de cet art, le dialogue dynamique entre les plantes et Maître Shuhô, les gestes orchestrés avec la simplicité d’un extrême raffinement m’ont déconnectée de mes habitudes européennes. Une renaissance. C’était un travail sur le lâcher prise, le souffle, l’épure comme une accumulation émotive qui se concentre en un seul geste, comme une mélodie musicale, une vibration sensorielle dans l’espace dont le papier est une rencontre accidentelle à travers l’élaboration d’une gestuelle dansée. C’est aussi une réflexion sur le temps, fugace et insaisissable.

Ce travail, sous le nom « Back from Kyoto » a été exposé en avril à la galerie TSL à Paris. 
En octobre 2015, le Musée Hakusasonso accueillera une exposition de mes créations « Gestuelles d’or ». Une surface de feuilles d’or brunies et chatoyantes reçoit la spontanéité d’une gestuelle de pigments. C’est une technique du XIVème siècle remise à la lumière contemporaine. 

L’objectif de cette résidence était de partager mon savoir-faire de créatrice de dorure et d’initier des relations pérennes avec des ateliers japonais. Si les échanges sur les savoir-faire n’étaient pas simples, les objets et peintures d’or que j’avais apportés de France ont permis d’alimenter un dialogue sur les différences de résultats entre les techniques de nos deux cultures. 
J’ai aussi, grâce à la Villa Kujoyama, fait de nombreuses découvertes : visite d’ateliers de fabrication de papiers et de feuilles d’or, à Kanazawa et Kyoto. 
J’ai aussi rencontré la galerie d’étain Seikado. Elle exposera mes « Poésies blanches » sur papier en octobre 2015 et nous allons créer ensemble des objets d’étain alliant la feuille d’or.

Parallèlement, j’ai proposé à Genbei Yamanaka et Goliath Dyèvre, designer en résidence à la Villa Kujoyama, de créer ensemble un objet lumineux : le « Petit théâtre de lumière ». Il sera présenté par la Villa Kujoyama lors des D’Days, en juin 2015, au musée des Arts Décoratifs, puis à la galerie Seikado, fondée en 1838 et spécialisée dans l’artisanat d’étain. 

L’idée de cette création est de faire dialoguer deux matières, l’étain et l’or, par une forme conçue pour favoriser lumières et reflets. La base est en étain et je viendrai appliquer des feuilles d’or sur la surface. Nous travaillons avec de la terre, des feuilles d’étain, des dorures à l’urushi ou à la colle, et ouvrons nos recherches aux différentes possibilités. Ce travail complète ma propre recherche artistique. Et vient créer des passerelles entre nos deux cultures, autour des métiers d’art et de la création artistique. 

Cette création, présentée aux D’Days, est l’illustration d'une belle synergie franco-japonaise, entre la Fondation Bettencourt Schueller, l'Institut Français, la Villa Kujoyama et la fondation Sasakawa. Si elle poursuit l’échange créatif initié lors de mon séjour, elle permet également d’offrir une visibilité en France à des artistes japonais. 

Cette expérience m’a apporté une clairvoyance sur ma créativité, mon rôle d’artisan et de passeur de savoir-faire. Le Japon, par les lectures de Tanizaki, l’Eloge de l’ombre, et Okakura, Le livre du Thé, est pour moi une source d’inspiration depuis longtemps. Y vivre plusieurs mois dans ces conditions s’inscrit comme un moment clé de mon parcours. Car ce temps de résidence a permis de dévoiler des latences et d’installer comme une évidence mes partages de reflets d’or. » 

Pour aller plus loin

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    Manuela Paul Cavalier - oeuvre Kyoto-inspiration

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    Manuela Paul Cavalier - oeuvre Kyoto-inspiration

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    Manuela Paul Cavalier - oeuvre Kyoto-inspiration