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« Les Etats-Unis ne sont plus un passage obligé dans la carrière d’un chercheur »

Les lauréats 2020 du Prix Bettencourt pour les jeunes chercheurs ont largement choisi des laboratoires français et européens pour leurs séjours post-doctoraux - au détriment des instituts américains, australiens... La tendance est-elle générale et constitue-t-elle une opportunité ?

Le point avec André Le Bivic, directeur de l’Institut des sciences biologiques du CNRS

 

Les laboratoires européens semblent avoir la faveur des jeunes chercheurs. Comment expliquer le phénomène ?

Nous n’avons pas encore de chiffres mais les laboratoires et les instituts sont unanimes. La pandémie, le climat politique et social aux Etats-Unis ont participé à bouleverser les habitudes et de nombreux jeunes chercheurs choisissent, désormais, de rester en Europe pour leurs post-doctorats. Fait plus rare, beaucoup prolongent leur séjour post-doctoral dans leur labo de thèse, ce qui leur permet d’approfondir leur sujet et de prendre le temps de publier leurs résultats. Pour les instituts, cela constitue une réelle opportunité - l’occasion d’accroître leur visibilité et de valoriser leur recherche sur le plan international.

 

Quels sont les pays européens privilégiés par ces post-doctorants ?

Nous trouvons en tête la Grande-Bretagne, plébiscitée pour le haut niveau de sa recherche mais aussi l’usage de l’anglais, désormais LA langue internationale pour les sciences. L’Allemagne se situe en deuxième position, suivie de la Suisse et de la France. Arrivent ensuite la Hollande et la Suède. Ajoutons que les laboratoires européens attirent aussi des étudiants venus d’autres continents. Plus de 200 000 chinois les rejoignent chaque année, le temps de leur thèse et, souvent, de leur post-doc..

 

Dans quelle position se situe la France ? Quelle est l’image de nos laboratoires à l’international ?

Nous bénéficions d’une excellente réputation sur le plan de la recherche mais nous pâtissons d’un système administratif jugé compliqué. Il est vrai que les inscriptions sont plus difficiles à finaliser que dans d’autres pays, où l’organisation des universités permet d’accueillir un étudiant plus rapidement. Nos universités et nos organismes d’état (CNRS, Inserm, INRAE...) cherchent néanmoins à être plus réactifs et à faciliter le montage des dossiers.

 

Quels sont les domaines où la recherche européenne est la plus pointue ?

Si on évalue notre recherche à l’aulne de la réussite aux appels d’offre de l’ERC (European Research Council), la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France se placent dans le trio de tête. D’autres pays sont très bien placés - la Hollande, la Suisse... L’importance de la France et de l’Allemagne reste incontestable pour les sciences de l’univers, la physique quantique et atomique et les mathématiques. Dans l’univers des sciences de la vie en revanche, l’Europe arrive derrière les Etats-Unis. Nous avons tout de même de vraies pépites, notamment avec les Instituts Max Planck et les recherches autour de la paléo-génétique. Reste le secteur de l’informatique où nous avons pris du retard face aux Etats-Unis mais la politique à mener est difficile à concevoir car les étudiants partent très tôt dans le secteur privé, où ils bénéficient de conditions de recherche et de salaires attractifs.

 

Quels sont les pôles d’excellence français ?

Nous sommes incontestablement le pays des mathématiques et de la physique nucléaire.  L’Ecole Normale Supérieure est d’ailleurs très fière d’abriter plusieurs prix Nobel dans ces domaines et nous avons de nombreuses médailles Fields ! Par ailleurs, nous possédons un écosystème de réputation mondiale à Montpellier, dans le domaine de l’écologie.

 

En dehors de ces pôles d’excellence, quels sont les atouts de la recherche européenne ?

L’Europe offre un cadre plus varié que les Etats-Unis et possède une image plus accueillante. Ce nouvel afflux d’étudiants participera, je l’espère, à amplifier cette renommée. Par ailleurs, ce mouvement s’inscrit dans une dynamique plus globale. Il y a 30 ans, il était difficile de penser une carrière dans la recherche sans le passage obligé par les Etats-Unis. Les choses ont commencé à changer voilà 10-15 ans, grâce à la progression de notre recherche, liée à l’accroissement des financements européens, de l’ERC ou encore des bourses Marie Skłodowska-Curie. Ces financements, attribués à un chercheur et son équipe pour un projet spécifique, permettent un accompagnement plus pointu, ciblé sur l’excellence et en phase avec les grandes problématiques sociétales (santé notamment).

 

La France est-elle prête à profiter pleinement de ce cercle vertueux ?

Elle doit tout faire pour relever ce défi. Les étudiants chercheurs resteront en France s’ils ont l’assurance de pouvoir y accomplir une recherche de haut niveau. L’Agence Nationale de la Recherche (ANR) va augmenter fortement son budget, 400 millions d’euros de plus en deux ans. Cela devrait permettre de financer 23 % des projets soumis aux appels d’offre (contre 15 % aujourd’hui). La France fait ainsi figure de bon élève, tout en cherchant à rattraper son retard.

 

Existe-t-il des synergies entre les laboratoires européens ? Cela participe-t-il à augmenter  leur  attractivité ?

La recherche européenne se pense de plus en plus comme une entité. L’harmonisation des diplômes et des cursus a contribué à la mobilité des chercheurs, ainsi que la multiplication des programmes et réseaux communs de formation et d’échange.

 

Quel est le devenir des post-doctorants européens ?

Une carrière académique leur est ouverte, avec l’obtention d’un poste d’enseignant-chercheur ou de chercheur dans une université. Dans la recherche publique, les grands organismes européens baissent globalement le niveau de leurs recrutements (-10% pour le CNRS en 10 ans par exemple) et fonctionnent avec un turn-over d’étudiants et de post-doctorants, encadrés par des chercheurs de haut niveau. Dans ce contexte, de nombreux jeunes se tournent vers les grandes entreprises du secteur privé. Les étudiants étrangers (hors d’Europe) repartent pour la plupart dans leur pays d’origine, ce qui permet de développer un soft power précieux. La France a, par exemple, accueilli beaucoup d’étudiants chinois repartis en Chine. Certains d’entre eux sont devenus des responsables importants pour la recherche dans leur pays, ce qui facilite les interactions internationales. 

 

Témoignages de lauréats

Emmanuel Perisse, lauréat 2010 (Prix Bettencourt pour les jeunes chercheurs) et 2017 (Dotation ATIP-Avenir)

« Les chercheurs français bénéficient d’une vraie liberté »

« J’ai fait ma thèse à l’université Paul Sabatier de Toulouse et j’ai ensuite complété ma formation durant deux années aux Etats-Unis et six en Grande-Bretagne. J’ai eu envie de revenir en France pour des raisons essentiellement personnelles ; l’envie de retrouver mon pays, ma famille. Il y a d’excellents laboratoires en France mais ils souffrent de la faiblesse des financements alloués à la recherche. Décrocher un poste de chercheur est également très difficile car il faut en passer par les concours nationaux. Le processus est long et complexe mais il offre ensuite une sécurité non négligeable et, du coup, une plus grande liberté dans la façon de mener nos recherches. Un aspect essentiel, qui permet sans doute à la France de rester dans le peloton de tête. »

 

Flavie Coquel, lauréate 2019 (Prix Bettencourt pour les jeunes chercheurs)

« Il n’y a pas de bonne recherche sans argent »

« J’ai été contactée à la fin de ma thèse par le laboratoire où je suis aujourd’hui. Sa directrice m’a proposé de poursuivre mon travail sur l’immunité innée et j’ai accepté avec joie. Ce labo est mondialement reconnu dans le domaine et travaille avec la faculté des sciences de Lausanne dont le niveau est excellent. C’est l’environnement dont je rêvais. Les équipes ont de l’argent et peuvent avancer très vite sur les projets. L’attractivité de la recherche européenne passe par les moyens qu’on lui alloue. Pas de recherche sans financement ! Mais la qualité de vie est également un critère important pour les jeunes chercheurs qui, pour beaucoup, veulent rester proches de leurs amis et leurs familles. » 

 

Leïla Perié, lauréate 2010 (Prix Bettencourt pour les jeunes chercheurs) et 2014 (Dotation ATIP-Avenir)

« Je pense qu’il faut relativiser la puissance de la recherche américaine »

 

« Je suis aujourd’hui chef d’équipe à l’Institut Curie, après avoir fait ma thèse en France et un post-doc aux Pays-Bas. Après ce post-doc, j’ai listé les cinq meilleurs laboratoires au monde dans ma spécialité, l’Institut Curie en faisait partie. J’ai donc fait le choix de revenir en France pour des raisons personnelles mais sans frustration sur le plan professionnel. Je pense qu’il faut relativiser la puissance de la recherche américaine. Certains labos sont indépassables (MIT, Stanford) mais il y a plein de très bons instituts en Europe. La Grande-Bretagne, l’Allemagne, les Pays Bas, la Suisse ont une recherche exceptionnelle. La France présente également des atouts, notamment grâce à son système assez singulier, avec des postes de fonctionnaire qui assurent une stabilité et donc une grande liberté. Il est précieux de ne pas avoir à penser à son salaire tous les jours ! Les laboratoires français ont aussi une culture assez rare de partage d’expertises et de moyens techniques qui infuse un esprit solidaire très précieux.