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Vivre avec le virus ?

 

Pas un jour sans que surgissent des nouvelles contradictoires concernant le Covid-19. Yves Gaudin, directeur de recherche au CNRS et responsable du département de virologie à l’Institut de biologie intégrative de la cellule, fait le point sur la pandémie. 

 

Le confinement se termine le 11 mai pour les Français, est-ce une bonne nouvelle ? 

Le confinement à long terme aurait eu des effets délétères sur la santé psychique des gens, au-delà des aspects économiques connus. Néanmoins, il faudra à tout prix éviter que les services d’urgence soient débordés une autre fois. Cet été, il faudra donc continuer à respecter la distanciation sociale et les gestes barrières et tirer toutes les conséquences de ce qu’on a pu observer : les traitements qui ont marché ceux qui n’ont pas bien marché. D’où la nécessité d’avoir fait des tests avec les bons contrôles et la bonne population témoin, pour avoir des conclusions claires sur ce qui fonctionne ou pas. Néanmoins, je ne suis pas certain que l’on puisse avoir des antiviraux révolutionnaires et totalement efficaces. 

 

Il faut que 60 % de la population contracte le virus pour être immunisée. Nous sommes à 6 %. Pourquoi ne pas déconfiner tout de suite ? 

C’est la stratégie qu’avait initialement choisie l’Angleterre. Les meilleurs épidémiologistes anglais sont allés voir Boris Johnson pour lui dire : « si vous faites ça, vous aurez 500 000 décès dans les six mois. » 500 000 décès, ça signifie au minimum autant de personnes dans les services d’urgence et les soins intensifs. Même étalé sur plusieurs mois, ce n’est pas gérable.

 

L'Allemagne et la Suède n'ont pas eu la même politique de confinement que la France. Il semble qu'ils aient mieux réussi que nous. Qu'en pensez-vous ? 

L’Allemagne est effectivement le pays qui s’en sort le mieux de tous les pays occidentaux. C’est un pays dans lequel les Länder ont beaucoup plus de pouvoir que nos régions, une gestion plus décentralisée a pu jouer. Le fait que les Allemands ont beaucoup plus testé leur population a certainement ralenti l’épidémie. Pour la Suède, la densité de population est plus faible. La Finlande et la Norvège s’en tirent très bien aussi. Il est probable que dans ces pays, la distanciation sociale est plus ancrée dans les mœurs. Il n’est pas exclu que des facteurs génétiques soient à prendre en compte et que les populations du Nord de l’Europe soient plus résistantes au virus.

 

Vous faites partie des chercheurs qui estiment que l'on va devoir vivre avec le Covid-19 pendant au moins deux ans, pourquoi ? 

Quand on regarde les épidémies du passé, il y a toujours eu deux vagues. Les épidémies causées par des virus respiratoires ont souvent un caractère saisonnier prononcé. Les épidémies de grippe commencent en octobre et trainent jusqu’en mars. Le virus n’étant pas totalement éliminé, il risque d’y avoir une deuxième vague en automne. Et c’est cette vague qu’il faudra contenir. On ne peut pas se permettre d’avoir des hôpitaux avec des services d’urgences une fois de plus saturés et débordés.

 

Sera-t-on prêt en France pour la vague de septembre ?

On a déjà beaucoup appris sur l’utilité, malheureusement faible, de certaines molécules anti virales. L’espoir vient des thérapies immunomodulatrices : les gens ne meurent pas seulement du virus, ils meurent de la réponse immunitaire excessive. Au moment de la phase critique, leur système immunitaire sur-réagit et détruit les poumons.

On a donc besoin de médicaments qui boostent le système immunitaire au début de la maladie pour que celui-ci réponde au mieux, et d’autres molécules qui vont limiter l’emballement du système immunitaire à des stades plus tardifs. On développe aussi des stratégies pour mieux oxygéner les patients notamment dans les phases critiques. L’été va aussi permettre d’augmenter la capacité d’accueil des services d’urgence pour échapper à la saturation des hôpitaux. Nous aurons donc des pistes pour limiter la propagation de l’épidémie pour le cas où elle reprendrait en septembre. Quant au vaccin, c’est le rêve, si on y arrive. Mais je reste très prudent quant à notre capacité à le trouver de sitôt. Il faut surtout éviter de faire un mauvais vaccin.

 

Pourquoi dites-vous qu'il faut 18 mois au moins pour un vaccin ? 

Il y a deux raisons : les molécules qu’on donne à l’heure actuelle, comme l’hydroxychloroquine, sont des molécules qui ont déjà été testées et dont on connaît la faible toxicité. Même si elles ne sont pas dénuées d’effets secondaires, elles ont déjà été testées sur l’Homme. Si jamais un de ces médicaments arrive à soigner la maladie sans trop d’effets délétères, il est déjà disponible et fabriqué industriellement.

En revanche, pour le vaccin on part de zéro. On n’a jamais fait de vaccin contre le coronavirus dans l’espèce humaine. C’est un virus différent de la grippe ou de la rougeole. Il faut être très prudent. Les seuls vaccins qui existent contre les coronavirus sont des vaccins vétérinaires notamment contre une bronchite de poulet. Mais le vaccin vétérinaire est aux vaccins ce que la musique militaire est à la musique… Les éleveurs en vaccinant leur poulet veulent éviter que le virus ne détruise tout leur élevage de poulets. Ce n’est pas grave pour eux si un poulet sur mille décède des conséquences du vaccin. Aujourd’hui un tel niveau de risque est bien entendu inacceptable en vaccinologie humaine.

 

Où en est-on des tests ?

On a deux types de tests. Le premier détecte si la personne est malade. Il mesure la présence du génome viral chez la personne. La mesure de la charge virale dure quatre heures, à condition qu’on ait les machines adaptées. Ce test est possible quand on a peu de malades : quelques centaines environ.  Des milliers de tests quotidiens demandent une autre infrastructure que l’on n’avait pas. Personne n’avait imaginé être amené à faire plus de 10 000 tests par jour uniquement en région parisienne ! (NB : la capacité française en tests dépasse maintenant 200 000 par semaine, et devrait atteindre 500 000 à la mi-mai.) Des tests plus simples, plus rapides sont aussi en cours d’élaboration. Le second test est le test sérologique. On détecte la présence d’anticorps attestant que vous avez eu la maladie (avec des symptômes ou non). En matière de test, il faudra aussi uniformiser les pratiques au niveau national.

 

Qu’est-ce qui vous a surpris dans l'apparition de ce nouveau virus ? 

De nombreux épidémiologistes et virologues avaient prévu qu’un jour l’humanité serait confrontée à une pandémie d’origine virale. Ils préconisaient la nécessité d’y réfléchir à froid. Mais les coronavirus comme le SRAS parti de Chine en 2002, le MERS découvert au Moyen-Orient en 2012 n’ont pas donné naissance à des pandémies et le virus H1N1 en 2009 n’a pas été aussi virulent que prévu. Cela nous a peut-être conduits à être trop confiants. A cela s’est ajouté en France un important facteur politique. Après la crise du H1N1, l’action de la ministre de la Santé Roselyne Bachelot a été fortement critiquée. Elle a été accusée de dilapider l’argent public. Cette réaction de l’opinion a eu aussi un impact sur la prévention.

Mais à regarder de près, la France s’en sort mieux que l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Italie et l’Espagne. Dans les pays occidentaux de taille comparable, seule l’Allemagne fait nettement mieux à ce jour. Par ailleurs, notre démocratie s’accommoderait mal de certaines mesures drastiques prises en Chine ou en Corée. Enfin, nous sommes dans un pays latin où la proximité physique entre les gens est plus élevée que dans les pays du Nord. Nous aurons en France entre 30 et 40 000 morts lors de cette première vague. Nous serons alors sensiblement au même niveau que la grippe de Hong Kong à la fin des années 1960 mais en dessous de la grippe asiatique qui a fait 100 000 morts à la fin des années 1950. Et, bien sûr, très en dessous de la grippe espagnole. Néanmoins, avec au plus 10 % de la population contaminée, le virus a encore de grandes capacités à faire des ravages dans la population.

 

Pourquoi tous ces virus viennent-ils de Chine ?

La Chine a gardé un côté ancestral dans un monde hyper moderne. Ce sont les marchés traditionnels où l’on vend des animaux sauvages comme le pangolin qui ont déclenché l’épidémie. Ces animaux ont été des intermédiaires dans cette transmission d’un virus de chauve-souris à l’Homme. Il faudra sans doute que les Chinois interdisent ces marchés traditionnels qui étaient autrefois dans de petits villages et qui se retrouvent aujourd’hui dans des mégapoles ultramodernes. Contrairement à ce qui a été dit, ce n’est donc pas le réchauffement climatique qui a déclenché l’épidémie. Néanmoins, c’est la mondialisation qui l’a propagée aussi vite, avec la démultiplication et l’intensification des transports. Les gens se réveillent à Pékin, dinent à Paris et propagent les maladies de plus en plus vite.

 

Que pensez-vous de l'hypothèse du Pr Montagnier qui estime que le Covid-19 est sorti d'un laboratoire chinois ? 

L’affirmation que le virus a été fabriqué par la main de l’homme a été écartée dès le début par la communauté scientifique sur des bases très solides. Il n’y a dans son génome aucune trace d’intervention humaine. A ce stade, on ne peut néanmoins pas formellement exclure que le virus actuel soit sorti du laboratoire de Wuhan qui aurait pu posséder une collection de virus isolés de chauves-souris (le conditionnel s’impose). Ce n’est pas l’hypothèse que je retiendrais à l’heure actuelle. D’une part, parce qu’il faut imaginer une succession de circonstances peu probables dans un tel environnement sécurisé, quand bien même les règles n’auraient pas été parfaitement respectées. D’autre part, parce que la plupart des premiers malades avaient bien fréquenté le marché de Wuhan incriminé en début d’épidémie. Le principe de parcimonie qui consiste à expliquer un fait avec le moins d’hypothèses possibles (car leur multiplication rend le récit moins probable) plaide donc en faveur d’une origine virale dans le marché chinois.

 

Le virus modifie notre comportement. Les poignées de main et la bise, c'est terminé ?

On peut espérer que le virus aille en s’atténuant pour que, dans deux ans, il circule comme les virus de nos rhumes habituels. Alors, peut-être que nos vieilles habitudes – plutôt agréables en l’absence de crise sanitaire - reviendront. Ce virus n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde.

 

Parmi les multiples engagements de la Fondation Bettencourt Schueller, le soutien aux chercheurs qui contribuent au rayonnement de la France dans les sciences de la vie est une priorité. Yves Gaudin a été lauréat du Prix Bettencourt Coups d’élan pour la recherche française en 2019.

 

© Alexandre Darmon / Art in Research pour la Fondation Bettencourt Schueller.